A fleur de peau, roman initiatique

couvert-fleur-de-peauA fleur de peau
roman initiatique

Par Saverio Tomasella
Éditions Leduc

Vous avez connu le succès avec le best-seller Hypersensibles ? Aujourd’hui, vous publiez une fiction sur la sensibilité. Vous n’aviez pas tout dit ?

> Je n’avais pas encore pu aborder tous les aspects de la sensibilité élevée. Dans le premier livre, j’ai essayé de dresser un état des lieux sur la sensibilité, à partir d’une grande enquête. Depuis, j’ai approfondi mes recherches, j’ai mené une autre enquête… Avec A fleur de peau, je propose une histoire qui part de faits réels. La forme du roman est plus légère et plus ludique, plus facile à lire. J’essaie de mettre en évidence les « solutions » les plus favorables pour bien vivre avec soi-même et avec les autres, lorsque l’on est très sensible.

Comment est née l’idée de cette fiction ? Quel est le point de départ ?

> Je rencontre de plus en plus de personnes qui, un jour, ont compris que leur sensibilité est un atout, une chance, ou même une force. J’ai souhaité raconter une histoire qui permette de comprendre comment cette prise de conscience peut changer la vie de quelqu’un et quelles sont les transformations positives qui en découlent. L’avantage du roman est de raconter une histoire concrète, quotidienne, qui correspond à la réalité vécue. Le roman donne la possibilité de plonger complètement dans la vie d’un être réel en chair et en os.

Votre personnage Flora à tout pour elle, seulement elle est hypersensible. Est-ce un handicap ou un atout ?

> Flora vit sa sensibilité exacerbée comme un gêne, un frein, une fragilité, puis elle va changer de regard sur elle-même et apprendre à s’aimer comme elle est. Ce passage est réel et libérateur pour les personnes que j’ai interrogées. Il y a un avant et un après. C’est cette libération qui est la trame de l’histoire de Flora.

Votre roman embarque le lecteur dans une histoire captivante tout en proposant un solide bagage pour apprivoiser l’hypersensibilité. Vouliez-vous que ce roman soit une aide ?

> Ce roman a plusieurs ambitions. D’abord être un vrai roman de littérature contemporaine. Ensuite, être une histoire sensible, avec toute la palette des émotions et des sentiments que chacun peut vivre. Enfin, montrer que la vie est plus belle lorsque chacun y met du sien…

photo-saverio-2017Ce roman est-il fait pour valoriser la sensibilité ?

> Oui, absolument : encourager les être sensibles, quel que soit leur âge, les hommes comme les femmes. Les aider à s’accepter, à s’aimer, à s’épanouir, à devenir créatifs, à trouver ce qui leur correspond, ce qui leur fait du bien. Leur permettre de mieux vivre, d’être plus heureux, etc. N’oublions pas que l’expression de la sensibilité est le moteur de la créativité en général et de la création artistique en particuler.

Saverio Tomasella, A fleur de peau, Leduc, 2017, 224 p. ISBN 979-1028503833.
http://www.editionsleduc.com/produit/1218/9791028508500/A%20fleur%20de%20peau

Saverio Tomasella est docteur en psychologie, psychanalyste et écrivain.

Extrait

– Tu descends, chérie ?
– Oui, cinq minutes, je me prépare…
Une lumière oblique pénètre dans la
chambre par la fenêtre ouverte. Les rayons du soleil sont déjà moins audacieux. Ah, les derniers jours d’août ! Il y a dans l’air comme une légèreté nouvelle, quelque chose de piquant, même. Finis l’éblouissement des matinées d’été, la torpeur des après-midis torrides, la tiédeur des nuits étoilées.
Bientôt, ils laisseront place au crissement des feuilles mortes et à la saveur rassurante du chocolat chaud, au coin du feu, quand il fait froid dehors…
Le chant des oiseaux venant des arbres voisins accompagne les pensées de Flora. Elle soupire en silence : les vacances touchent déjà à leur fin. Demain, Théo entre au collège. C’est ridicule, mais elle a le sentiment que ces semaines passées seule avec lui à Belle-Île, en Bretagne, étaient peut-être les derniers moments d’insouciance partagés avec son petit garçon. Même si Théo n’a que onze ans, elle a tellement peur de voir se distendre le lien qui les unit que la panique la submerge déjà à l’idée de le perdre.

Elle sourit en percevant les éclats des voix des enfants qui jouent dans un jardin tout proche. Pourtant, rapidement, les bribes de discussions qui s’élèvent de la terrasse lui donnent envie de s’enfuir à toutes jambes. Les adultes sont si sérieux, barbants même, avec leur manque d’humour, de légèreté, de joie. Elle aime tellement rire, s’amuser, rêvasser. Pourquoi est-elle si différente ? Je ne suis pas faite pour ce monde. J’aurais dû naître à une autre époque… Elle secoue la tête : à quoi bon ressasser ces idées noires ?

Depuis deux jours, Flora ne supporte plus rien ni personne.
Elle est à vif, sursaute au moindre bruit, un rien la blesse. Elle s’irrite, s’emporte ou fond en larmes pour des broutilles, et se replie sur elle-même à la moindre contradiction. L’idée dereprendre le boulot la terrifie. Je ne peux pas continuer comme ça.
La matinée avance et Flora est toujours affalée sur son lit, à broyer du noir, sans la moindre envie de se lever, et encore moins de se préparer pour descendre rejoindre les autres.
Tenir tout le repas en compagnie de ses parents lui semble un effort surhumain. Ils sont pleins de bonne volonté, au fond, mais ils ont l’art de la mettre mal à l’aise en public, et en particulier devant son mari, en insistant sur son originalité, sa susceptibilité, sa « bizarrerie »… Quelle idée de les avoir invités à déjeuner alors que je me sens si mal et qu’entre Laurent et moi… Mais il y a aussi Théo et, pour lui au moins, Flora souhaite faire bonne figure.

La jeune femme se lève pour aller jusqu’à la salle de bain.
Elle se regarde dans le miroir et a un mouvement de recul.
C’est moi, ça, cette tête de piaf aux yeux gonflés et aux cheveux hirsutes ? Et je suis censée remettre en état ce désastre en dix minutes ?
Mais où est ma marraine la bonne fée ? Elle émet un petit rire désabusé qui s’achève en sanglot et retourne s’allonger sur le lit, aussi défait que son visage. Elle tape des pieds, martèle le matelas de ses poings devant l’ampleur de la catastrophe. Elle sait que le pire, ce n’est pas l’état désastreux de l’extérieur mais le cataclysme existentiel complet qui ravage l’intérieur de cette pauvre carcasse. Non, je ne peux pas continuer à souffrir comme ça, à me sentir aussi misérable.

Pourquoi est-ce que tout l’affecte à ce point ? Une remarque, une mimique, son propre reflet dans le miroir, où elle se reconnait à peine ? Flora sait qu’elle est très sensible, trop sensible peut-être, mais aujourd’hui, ce sentiment la déborde. Elle veut à tout prix trouver quelque chose qui lui permette de surmonter ce raz-de-marée. Est-elle réellement « bizarre », « originale », comme le prétendent ses parents ? En tout cas, elle a besoin d’être acceptée telle qu’elle est, reconnue pour ce qu’elle est réellement et prise au sérieux.

Pour l’heure, l’urgence est de retrouver un peu de confiance et d’aplomb. Mais terrée dans cette chambre, seule, ça risque d’être difficile. Où est ce fichu téléphone ? Flora exhume le portable des draps froissés et se rallonge sur le dos, les bras en croix, comme si le rayon de soleil qui réchauffe son visage allait aussi lui souffler le nom de la personne qu’elle pourrait appeler. Samira ? Oui, bien sûr, c’est à sa fidèle amie qu’elle pense en premier, sauf que celle-ci est en vacances au Brésil, où le jour n’est sans doute même pas encore levé…
Qui, alors ? L’esprit comme paralysé, Flora se prend la tête entre les mains.

Du rez-de-chaussée, une voix appelle son nom. Incapable de répondre, elle se relève malgré tout pour aller se laver les dents, en baissant soigneusement la tête pour éviter son reflet. Qui ? Qui pourrait m’écouter et me comprendre ?
Flora recrache l’eau mousseuse et pose sa brosse à dents en esquissant un sourire. L’odeur anisée semble avoir allumé une petite lumière dans le tunnel de son esprit. Marc.
Elle esquisse une grimace. Marc ? Elle le connaît à peine !
Justement… Au moins lui ne me jugera pas et je ne me sentirai pas obligée de faire semblant, comme avec tous les autres. Oh, et puis…

Elle se précipite sur son sac et fouille fiévreusement jusqu’à tomber sur la carte de visite que Marc lui a tendue avec un sourire chaleureux à l’issue de la conférence où elle s’est rendue avec son ami Antoine, juste avant les vacances. Une rencontre sur le thème de la « félicité ». Rien que ça ! Pas le simple bonheur, mais la félicité, la « grande joie profonde », précisait le texte de présentation. Au début, Flora avait trouvé cette idée bizarre. Puis, sans trop savoir pourquoi, elle s’était sentie attirée et avait franchi le seuil de ce centre de yoga, où un petit auditoire était installé sur des coussins dans une atmosphère propice à l’écoute et à la détente. L’homme qui parlait était très simple. Naturel. Sa parole lui avait semblé juste, sincère. Elle avait été touchée par son témoignage. À la fin du débat, Flora était allée le remercier et ils avaient discuté quelques minutes. Elle se souvient encore de sa présence, de sa poignée de main vigoureuse, de son sourire vrai…

Elle relève la tête et croise son image dans le miroir, décèle le doute dans ses yeux. Le doute. Le voilà qui revient, s’insinue sournoisement, comme toujours, à la moindre occasion.
Le manque de confiance en soi, la peur de gêner, d’être de trop… Tu ne vas tout de même pas le déranger pour rien, un dimanche en plus, c’est ridicule. Non, ce qui serait vraiment ridicule, ce serait de céder à sa propre faiblesse, de ne pas oser dépasser ses réticences, de faire comme elle a toujours fait : garder ses angoisses pour elle, mettre un mouchoir dessus et se résoudre à ce que rien ne change.
Non, non, je ne veux plus continuer comme ça, je veux vraiment changer !

Flora retourne s’asseoir sur le lit et compose à toute allure le numéro en évitant de trop réfléchir.
— Allô ?
— Marc ? Je ne vous dérange pas ? C’est Flora, euh… Je ne sais pas si vous vous rappelez, nous nous sommes rencontrés
fin juin, lors de votre conférence sur la félicité…
— Oh, Flora, bien sûr que je me rappelle. Comment allez-vous ?
— Eh bien… Je suis désolée de vous appeler un dimanche mais vous m’aviez dit…
— Que vous pouviez m’appeler en toutes circonstances, complète Marc, percevant le tremblement dans la voix de Flora. Vous avez bien fait. Comment puis-je vous aider ?
— Je crois… Je crois que j’ai besoin d’aide. D’un coup de pouce. J’ai besoin de pouvoir parler à quelqu’un sans me sentir jugée, d’être vraiment comprise et acceptée. Je ne vais pas très bien en ce moment. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Pourtant, j’ai tout pour être heureuse…
Le silence bienveillant à l’autre bout du fil l’incite à poursuivre.
— J’ai l’impression que je suis en train de me replier sur moi-même et de me laisser aller. Je ne veux plus voir personne, cela me coûte trop. Tout me pèse. Je suis tout le temps à cran, à fleur de peau, c’est invivable…
— Vous êtes à bout de forces ?
— Oui, c’est ça… et surtout, je ne sais pas quoi faire pour sortir de cet état.
— Je comprends, Flora. Le mieux serait qu’on se voie, vous ne croyez pas ?
— Oui, je… Demain ? Mon fils entre en sixième et j’ai libéré ma journée. C’est peut-être trop…
— C’est parfait. En fin de matinée ? 11 h ?
— Oui, d’accord. Merci… Merci beaucoup. 11 h.
— À demain, Flora.
Avec un soupir de soulagement, la jeune femme repose son téléphone et s’autorise enfin un sourire. Elle se lève et marche vers la fenêtre, attirée par le ciel, la lumière, la légère brise qui joue avec les cimes des arbres…

© Saverio Tomasella, Leduc, 2017.

Savario Tomasella est membre de Psycho-Ressources
http://www.psycho-ressources.com/saverio-tomasella.html


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