L’attachement – Eric Brabant

photo-eric-brabant-2011L’attachement

Par Eric Brabant
Gestalt Thérapeute et Formateur
Toulouse, France

L’attachement

La plupart des gens succombent à l’attachement, relique de la petite enfance parce qu’au départ vital pour la survie du nourrisson. L’attachement est défini comme lien que l’enfant, dépendant, établit avec sa mère au début de sa vie avec le but d’être nourri dans ses besoins fondamentaux de base et de trouver en ce lien une « base de sécurité ». La qualité de l’attachement à la mère conditionne la sensation de sécurité, la sociabilité et les troubles de l’attachement mènent à l’angoisse de séparation ou d’abandon ainsi qu’à divers troubles psychologiques :

– troubles alimentaires : anorexie, boulimie (KOBAK, 1996)
– conduites addictives : toxicomanie, alcoolisme, jeu, internet, etc. (FONAGY, 1996)
– troubles de l’humeur (TYRELL – DOZIER, 1997)
– troubles anxieux (FONAGY, 1996 ; WARREN, 1999)
– troubles limites de la personnalité sous forme de troubles fonctionnels dissociatifs (dépersonnalisation, troubles de mémoire, pensée désorganisée, impulsivité mal contrôlée). (ZANARINI 1989, LIOTTI 1999).

En fonction de l’attitude de la figure maternelle à son égard, l’enfant développe un modèle d’attachement qu’il intériorise et dont il se servira ultérieurement au cours de sa vie dans toutes ses relations sociales et intimes.

Toujours est-il que si l’attachement est indispensable au début de la vie dépendante, il devient pathologique pour un adulte qui se voudrait autonome (Cf. L’autonomie – Eric Brabant). Pour une espèce, la satisfaction des besoins fondamentaux conditionne la survie puis la vie en société. La préoccupation envers eux est donc avantageuse mais l’attachement à ceux-ci est nettement préjudiciable et se fait terreau de toutes les souffrances sous toutes les formes.

L’attachement chez l’adulte, dit « upādāna » en Pali et qu’on nomme « tchac » en tibétain, est synonyme de convoitise et ramène exclusivement à soi. Il représente une saisie sur l’objet et c’est le corollaire de l’envie égocentrique. Contrairement au désir, l’envie est anxiogène et toujours accompagnée de force et de tension. On s’accroche. Lorsqu’un désir n’est pas assouvi, cela entraîne une frustration puis on passe à autre chose. Lorsqu’une envie n’est pas rassasiée, cela conduit à une frustration intolérable, un vide, une souffrance notable et souvent des réactions de violence relationnelle.

L’attachement consiste à vouloir, à orienter les choses, à se lier à l’objet d’amour, à le conditionner, à ne pas vouloir le perdre et à s’attendre qu’il dure éternellement. Le plus souvent on est en activité pour le futur afin que la situation devienne ce qu’on veut qu’elle soit. L’attachement consiste à ne pas supporter que les choses soient différentes de la façon dont on les a imaginées. C’est donc une intolérance à la frustration. Il y a attachement lorsqu’il y a intérêt personnel, égocentrisme, anxiété, excès, maîtrise et contrôle, projection dans le futur et ignorance totale de l’impermanence.

Au sujet des objets d’attachement, celui-ci se fixe sur ce qui nous sécurise, ce que nous savons de nous, nos attentes, nos valeurs, nos considérations, nos images mentales et notre petit moi.

Il s’arrime à ceux qui nous étayent : nous reconnaissent, nous confirment et nous consolident tels que parents, amis, amours, conjoint, enfants… Il saisit des qualités qu’on aime et qui semblent nous revaloriser comme abnégation, amitié, amour, santé ou traits de personnalité. L’attachement offre seulement pour que les avantages lui reviennent plus nombreux en retour.

Il s’accroche également sur des poisons auxquels on tient comme à de vieilles habitudes qui nous personnalisent, tels tristesse ou souffrance, jalousie, impulsivité, regard d’autrui, timidité, peurs et doutes, flegme, boulimie, sexe, tabac, alcool, maladie, etc. A l’inverse de l’Être et de l’intégrité, il se lie aussi bien à l’Avoir qu’à l’Agir : attachement à des biens matériels, à son patrimoine, à des personnes, protection des autres, envies de faire plaisir ou d’aider, engagement dans une cause humanitaire ou sociale, etc.

En fait il se scelle aux besoins psychologiques fondamentaux : plaisir des sens, communication, sécurité, reconnaissance, opinions et valeurs, appartenance, superstitions et rituels, croyances, attachement à un soi. Or chacune de ces notions est contestable ou révisable. Par exemple, la sensation de sécurité diffère d’un individu à un autre ; ce qui parait juste pour l’un ne l’est pas pour l’autre ; les besoins de reconnaissance sont rapidement satisfaits pour les uns et jamais pour les autres et, d’une manière générale, on ne sait jamais bien pour chacun ou commencent et finissent ces notions. Où fixons-nous la satiété ?

La philosophie bouddhique parle de quatre types d’attachement : attachement sensuel, attachement aux opinions ou aux conceptions erronées, attachement aux croyances et rituels, attachement à la personnalité ou à l’idée d’un moi.

Si je suis attaché à mes amours ou à mes enfants, ce n’est pas leur bien que je veux mais le mien.
Si je suis attaché à des concepts ou à des idées, cela pourra être source d’auto-souffrance et je pourrais être considéré comme personne psychorigide, sans dire que des événements pourront les démentir.
Si je suis attaché à ma santé, je ne supporterais pas les tensions, les symptômes ou les douleurs, je voudrais les fuir immédiatement et c’est le meilleur moyen de leur donner de l’importance ou de les renforcer. Si je refuse absolument ma tension douloureuse ou ma dépression, que je veux en sortir immédiatement, je ne suis pas prêt à voir ce qu’elle cherche à exprimer, c’est-à-dire ce qui se cache en amont et qui l’amène.

Je peux être attaché à ma souffrance chronique pour au moins trois raisons. Soit j’y trouve bénéfice dans l’empathie et l’intérêt des autres à mon égard, soit elle me caractérise depuis de longues années et constitue véritablement un pan de ma personnalité. Or pour l’ego, rien n’est pire que l’inconnu et l’incertitude changement. En tant qu’humains, le changement nous inquiète toujours. C’est pourquoi on peut être attaché à sa souffrance. Ce n’est surement pas très rationnel mais ce n’est certainement pas le rationnel qui nous gouverne (Récemment j’ai écrit un article intitulé Pensées folles ou folie cohérente ?).
L’attachement à la souffrance peut être aussi une manière de me singulariser ou de me définir. Je peux bâtir toutes mes relations autour d’elle : devenir bourreau ou terroriste, partir en croisade idéologique, me marier avec une infirmière, côtoyer médecins et sauveurs, œuvrer dans l’humanitaire, devenir psychologue… Lorsque je m’aperçois que c’est un jeu psychologique qui cache des motivations égocentrées devenant conscientes, je peux tout chambouler y compris mon couple et mes relations. La conscientisation crée une prise de recul, on voit que ce n’était pas juste. Les conséquences font peut être souffrir les autres mais mettent de la justesse et de la clarté pour tout le monde.

On confond souvent amour (vers l’Autre) et attachement (vers soi). Dans les relations, l’attachement vient contaminer l’amour pour les raisons ci-dessus décrites. Il mène à la possessivité, à la perversité (déviation du but ou de l’objet) et à la jalousie. Il y a certaines personnes qu’on ressent comme des aspirateurs d’énergie. On se sent aspiré, pénétré, bouffé par elles et notre premier réflexe est de nous en distancier.
L’attachement est une énergie plus tournée vers soi que vers l’autre. Donc ce n’est pas de l’amour.
Ce serait plutôt une énergie destinée à combler un manque, une envie de contrôle, de maîtrise sur les choses ou les gens, une envie de toute-puissance et, dans le pire des cas, une recherche inconsciente de confirmation de l’échec et de sa nullité personnelle. Dans l’attachement, on aime seulement nos perceptions et nos projections (Lire : Aimez-vous une sirène ou une chimère ?). C’est une tension avide, une soif centrée sur le manque et la mort plutôt qu’un plaisir joyeux articulé autour de la consommation et la pleine jouissance de la vie.

« Faisons la distinction entre le véritable amour et l’attachement. Le premier idéalement, n’attend rien en retour et ne dépend pas des circonstances. Le second ne peut que changer au gré des évènements et des émotions ». Tenzin Gyatso, XIVeme dalaï lama..

L’attachement mène à la conséquence directe de perdre la liberté de soi et de l’autre. Saisir les choses condamne la liberté de mouvement. Lorsque je promène mon chien, je perds l’usage d’un bras : celui qui est attaché à la laisse. Si on me confie dans la rue une mallette de billets de banque, je ne vais plus penser qu’à elle et à sa sécurité, je vais donc perdre ma liberté de penser et d’agir.
Problème d’accoutumance et de conditionnement, l’attachement est comme une drogue, il voile l’esprit et réalise un filtre sur la conscientisation.

Le fait de s’attacher fixe, condamne les choses. Plus on saisit, plus on entrave le libre court naturel, plus on bloque les choses et plus elles nous échappent. Tout change, tout mute, tout est en perpétuel mouvement à l’instar des poussières qui volent dans le rai de lumière traversant une pièce. J’aime un être cher et suis attaché à cet amour, sans me rendre compte qu’il change, qu’il mute, qu’il vieillit, qu’il se transforme. Il change d’idées et de cellules à chaque seconde et moi aussi. A un moment, je vais m’apercevoir que cet amour n’a plus rien à voir avec celui du premier mois et l’attachement va cisailler carrément la relation. Notre attitude va toujours provoquer quelque chose chez l’autre. Je vais exiger qu’il reste ou redevienne comme avant.

Qu’il se fixe sur poisons ou qualités, l’attachement nie le caractère impermanent des phénomènes et de la vie séquentielle, cache toujours au moins un voile de la conscience, une motivation plus ou moins égocentrique et une méconnaissance de soi qui finiront toujours par desservir de façon relativement douloureuse ou désastreuse. S’attacher, c’est vivre avec des œillères, rivé sur son besoin et fermé à l’accueil du mouvement de tous les possibles.

Le corollaire de l’attachement est donc la souffrance, toujours issue de l’attachement et à ne pas confondre avec la douleur. La douleur est le fruit de la vie ; la souffrance est le fruit de l’ego.
L’attachement entraîne souffrance par l’anxiété de perdre et la force anxiogène qu’il suppose. La souffrance à la séparation ou à la perte d’un objet ou d’une personne est à hauteur du degré d’attachement.

Comme si on était encore petit enfant, on s’attache à quelque chose de toujours extérieur à soi car on l’assimile au bonheur. Nous sommes attachés à notre bonheur, c’est donc un attachement pour soi, conférant à la notion de propriété. Nous ne voyons absolument pas que le bonheur repose uniquement sur nous-mêmes, sur la façon dont nous utilisons notre tête et aucunement sur les objets ou personnes extérieures.
En nous rivant au passé, l’attachement n’est qu’une chimère qui nous promet le bonheur futur mais qui nous guide inévitablement au malheur à court ou moyen terme. Vous vivez bien avec votre compagnon. Imaginez maintenant lui annoncer que vous partez en week-end sans lui, seule pour vous ressourcer, avec des amies pour faire du ski ou en groupe de développement personnel. La vie avec lui change soudainement. Votre compagnon devient insupportable, fait son cirque en alternant reproches, moralité, jalousie, exigences et chantage.
Quand on est collé et que la personne dépendante est attachée tout va très bien, mais dès que le lien se distend rien ne va plus et se révèlent les vraies qualités d’Être. Envisagez une fin brutale avec la personne qui partage votre vie : l’attachement vous plonge dans la douleur. Dans ce cas, les voici à peine séparés que certains se précipitent dans un nouveau coup de foudre destiné à combler leur vide. Je n’appelle pas cela de l’amour d’autrui mais seulement de la préoccupation égocentrique de soi.
En cas de deuil, la souffrance est terrible. Lorsqu’on perd un être cher, on ne peut pas dire qu’on souffre pour lui. Cette souffrance est inutile et peut être contournée en travaillant les antidotes à l’attachement. Comme pourraient dire les japonais en 2011, suite aux séismes, au tsunami et à ses conséquences nucléaires, « inutile de rajouter de la douleur à la douleur ».

Donc, comme indiqué quelques paragraphes plus haut, l’attachement n’est pas de l’amour.

L’antidote à l’attachement est la générosité. L’essence de la générosité est le non-attachement qui confère aux notions de partage et de lâcher-prise. Dans le non-attachement il y a non attente, l’esprit est placé dans l’ici et maintenant, libre donc les possibilités d’ajustement à ce qui se passe sont multiples. Il ne s’agit pas d’être détaché ou indifférent, soumis ou résigné mais de quitter les attachements afin de redevenir libre et ce n’est pas la même chose. Dans la générosité, il y a l’empathie qui consiste à ressentir ce que l’autre ressent et la compassion qui réside en le désir d’aider ceux qui souffrent.
Quand il n’y a plus d’attachement il y a éveil, on devient un(e) Saint(e) ou un(e) Bouddha, qualités qu’on détient tous en nous mais qui sont rapidement recouvertes par des tendances préjudiciables.

Qui ne possède pas ne perd rien mais jouit de tout.

Plus on relâche l’attachement plus l’Amour est grandiose. La bonne nouvelle est qu’on peut changer. La mauvaise est que personne ne le fera à notre place et que faire à la place d’autrui est invalide.
Vous saurez véritablement aimer et savourer lorsque vous serez autonome (Lire : L’autonomie), prêts à perdre l’objet ou l’être cher, ce qui est inévitable. A ce moment, vous pourrez prendre véritablement soin de la relation, et vous réjouir de chaque moment dans la plénitude de l’instant présent.

« Ceux qui s’aiment avec maturité se libèrent mutuellement, ils s’aident à détruire toutes sortes de liens factices, d’attachements. L’amour qui est donné avec la liberté devient un art. » Bahgwan.

Par Eric Brabant, Gestalt Thérapeute et Formateur, Toulouse, France
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