Le cas de l’effet Mozart

Entre 2000 et 2002, j’ai séjourné aux États-Unis en tant que chercheur postdoctoral à l’université de Stanford, en Californie. Cette période fut importante et intense pour moi, à la fois sur le plan professionnel et sur le plan personnel. J’aimerais entamer cette introduction en racontant quelques expériences que j’ai vécues pendant ce séjour, car elles permettent de comprendre comment j’en suis venu à étudier l’effet Mozart.

Tout d’abord, mes enfants (des jumeaux non-identiques) sont nés peu après notre arrivée. Nous avons reçu un cadeau de la part de l’hôpital à cette occasion, une petite sacoche contenant des échantillons de produits pour bébés. C’était un cadeau promotionnel qui contenait, entre autres, une couche jetable, de la crème, des échantillons de lait en poudre et un CD. Nous avons utilisé les échantillons et gardé le CD, qui consistait en une sélection de musique classique. Le titre du CD était Smart Symphonies (Les symphonies intelligentes). Il représentait une initiative pour favoriser le développement cérébral des nouveau-nés en leur faisant écouter de la musique classique. Sur la couverture, on mentionnait que des travaux scientifiques montraient un effet positif de la musique classique sur l’intelligence. Je ne savais pas à l’époque que cette initiative était une action concertée de la part de la Grammy Foundation (une organisation américaine dédiée à la promotion de la musique) et d’Enfamil, une entreprise fabricant de la nourriture pour bébés. Je ne savais pas non plus qu’Enfamil avait dépensé 3 millions de dollars pour financer cette initiative. Et je n’ai appris que bien plus tard que beaucoup de nouveaux parents américains reçoivent de leur entourage des CD de ce type en guise de cadeau de naissance.

Au cours de mon séjour, j’ai fait la connaissance de mon collègue Chip Heath, qui s’intéresse au « marché des idées », c’est-à-dire à la façon dont les idées se diffusent, et les facteurs qui influencent leur diffusion. Chip étudiait entre autres le cas des légendes urbaines, et, étant donné mon intérêt pour les représentations sociales et la transformation du savoir scientifique, nous avons décidé d’explorer des projets de collaboration potentiels. J’avais toujours été intrigué par les croyances populaires sur les effets soi-disant bénéfiques de la musique classique (et à l’inverse, des effets soi-disant négatifs de la musique rock) sur la croissance des plantes. C’est en surfant sur Internet pour trouver des indices de la diffusion de cette croyance que je suis tombé à nouveau sur l’idée apparentée selon laquelle la musique classique favoriserait le développement de l’intelligence. En poursuivant plus loin cette idée, j’ai rencontré pour la première fois le terme « effet Mozart ».

Nous avons alors commencé progressivement à analyser ce phénomène, en essayant d’abord de retrouver les publications scientifiques originales. À mesure que nous nous sommes plongés dans la diffusion de ce phénomène dans la presse populaire, nous avons découvert de plus en plus de facettes étonnantes, par exemple le fait que des États américains ont légiféré pour institutionnaliser l’écoute quotidienne de la musique classique dans des jardins d’enfants. Je ne me suis rendu compte que petit à petit de l’envergure du phénomène de société qu’a été l’effet Mozart dans la société américaine. À mon départ de Stanford, nous avons rédigé et publié un article décrivant la diffusion de la légende scientifique que constitue l’effet Mozart. Cet article (Bangerter & Heath, 2004) est la base empirique de nos travaux, que j’ai résumés et élargis dans ce livre. Chip est donc coresponsable de ces travaux.
À mesure que nos recherches se sont développées, j’ai commencé à remarquer de plus en plus d’aspects de la vie quotidienne américaine qui reflétaient une préoccupation avec l’intelligence et témoignaient de son importance dans la mentalité collective.

Un contraste particulièrement intéressant est constitué par une crèche privée établie près du campus de Stanford, devant laquelle je passais chaque jour sur le chemin du travail. Cette crèche était appelée Knowledge Beginnings et se vantait de « préparer votre enfant pour le nouveau millénaire ». Elle ne se décrivait pas comme une crèche mais comme un « centre de développement pour enfants ». L’exposition répétée à de tels slogans a fini par faire naître une vague inquiétude dans mon esprit, comme si j’étais en train de négliger quelque chose. Lorsque nous sommes rentrés en Suisse, nos enfants ont passé leur première année en garde dans la crèche de l’université de Neuchâtel, mon lieu de travail actuel.

J’ai été soulagé d’apprendre qu’elle s’appelait « Vanille-Fraise » et qu’elle ne proclamait aucune préparation des enfants à quoi que ce soit. Le contraste entre ces deux crèches est pour moi une illustration parlante de la pression sociale subie par des parents aux États-Unis pour favoriser, dès la naissance, le développement intellectuel de leur progéniture afin de maximiser leurs chances futures sur le marché de l’éducation et de l’emploi. Cette préoccupation est vraisemblablement une des causes de la diffusion incroyable de l’effet Mozart.

Pour en savoir plus…
LIVRE: La Diffusion des croyances populaires – Le cas de l’effet Mozart
Adrian Bangerter – Édité par PUG
http://www.psycho-ressources.com/bibli/croyances-populaires.html


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