Grandville : une vie de malheurs et un art de folie

Grandville : une vie de malheurs
et un art de folie

Une analyse des œuvres du « Rêve »

Par Shaima Afandi
PSYCHOLOGUE CLINICIENNE

Les œuvres de Grandville ont fait couler beaucoup d’encre. Certains les ont considérées comme des œuvres de valeur inestimable mettant en évidence son génie créateur. D’autres les ont considérées comme l’expression de la maladie mentale de l’artiste, la preuve qu’il était devenu « fou ». C’est pourquoi dans ce présent article nous allons tenter d’analyser la vie de l’artiste ainsi que son génie créateur. Nous nous demandons ce que sa fameuse œuvre « le rêve » signifie ? En quoi est-elle à la fois « l’expression d’un drame réel, profondément perturbant pour celui qui en était le sujet, et pourtant une œuvre plastique majeure exprimant un vécu intime et personnel en des termes qui atteignent l’universalité » ?

D’abord, qui est Grandville ?

C’est Jean Isodore Gérad, né en 1803 à Nancy et décédé en 1847 à Paris. Pour son époque, il fut une étoile filante qui illuminait le ciel artistique pendant un temps limité, c’était un précurseur incompris un génie en quête de reconnaissance. Le génie de Grandville a commencé à s’exprimer avec les caricatures qu’il avait effectuées pendant des années. Il fut le premier à dessiner des représentations humaines sous formes animales ce que par la suite va donner naissance aux dessins animés. Revenons maintenant à son enfance, il était issu d’une famille d’artistes et de comédiens. C’est un homme « aux identités multiples ». Il fut au départ appelé « Adolphe » qui était le nom de son frère mort deux mois avant sa naissance. Donc il fut un enfant de remplacement pour des parents en deuil. Par la suite, il fut appelé Jean et c’est ainsi qu’il « entonne ce long duo avec la mort qui naît d’un baptême endeuillé ».  Grandville fut un pseudonyme emprunté de ses grands-parents qui étaient des comédiens du roi. Notre artiste était issu d’une famille démunie. C’est pourquoi il était obligé de travailler dès son jeune âge en mettant fin à un parcours d’études médiocre.  Il travaillait dans un atelier de miniaturiste où par la suite ses dessins seront remarqués par un artiste célèbre qui lui permet de mettre les pieds dans la capital.

L’art de Grandville : illustrateur et caricaturiste

Grâce à son esprit critique et inventif, Grandville produit des caricatures qui n’avaient pas « pour seule mission de claquer le visible, mais de donner forme à ce que conçoit l’esprit ». Il entama avec cette vision une collaboration avec des journaux de renommée à son époque. Ses caricatures et ses critiques politiques et artistiques lui valut des percussions et des attaques incessantes de la police. Ce qui provoqua une caricature qui avait marqué l’histoire, il dessina les policiers comme « des mouches agaçantes envahissant son domicile ».

L’originalité des dessins de Grandville résidait dans sa capacité à dessiner des humains avec des têtes animales en situations de comédie humaine. Après son travail de caricaturiste, l’artiste décide de se lancer dans une expérience risqué et angoissante : poursuivre les illustrations des Fables de La fontaine. Une fois le travail achevé, les Fables connaissent un succès fou et lui valait une reconnaissance publique plus étendue. Petit à petit, son style devenait immédiatement reconnaissable, un style original et personnel, un artiste hors commun et sortant des normes de l’art contemporain. Baudelaire avait écrit quant au style de Grandville c’est «  un appartement où le désordre serait systématiquement organisé ». Son don de créer « des zoomorphes » ne lui valait pas seulement une reconnaissance mais aussi tant de critiques et de débats. Son imagination débordante créa une difficulté de lecture et d’interprétation surtout que ses caricatures étaient à visé politique. Enfin, ce qu’il reste à noter, c’est que notre artiste avait créé plus que 3500 dessins et œuvres durant sa vie.

Les œuvres de folie et les deuils successifs

Une fois installé à Paris, Grandville épousa sa cousine Marguerite Fischer et après quelques mois de mariage, elle donna naissance à leurs premier fils. Ce dernier ne vit que 4 mois. Cette première confrontation avec la mort affaiblit l’épouse et affecta l’artiste. Un deuxième enfant vient au monde après un an de cette perte. Mais encore une fois, le malheur s’abat sur la famille et l’enfant âgé d’un an et demi mourra étouffé devant les yeux de ses parents incapables de le sauver. Pour compenser cette nouvelle perte, la mère accoucha à nouveau et George voit le jour. Cette nouvelle grossesse malheureusement causa la perte de la mère affaiblie par les pertes et les grossesses répétées. Ces événements successifs et ces pertes douloureuses bouleversaient l’existence de Grandville. La vie de l’artiste était uniquement tournée autour de son fils et son attachement fut immense et profond. Comble d’infortune, ce nouvel enfant mourra à l’âge de 4 ans. Donc au cours de dix ans, Grandville avait vécu quatre pertes : la mort de sa femme et de ses trois enfants. Il finit, suite à ses événements, par séjourner dans un hôpital psychiatrique. En même temps, il eut une inflammation des paupières ce qui l’empêchât de travailler. Après un court séjour psychiatrique, l’artiste eut des idées bizarres qui vont culminer avec ses fameuses œuvres « Le rêve ».

Suite à cette perte, une nouvelle blessure éveilla les veilles blessures de la façon la plus cruelle. Sa pensée commençait à se perdre dans un monde chimérique. En fait, il commença à chercher une signification à ses rêves, il essaya de trouver une logique dans les rêves et les cauchemars. Il chercha une harmonie dans le labyrinthe des cauchemars.  Il a fallu attendre un demi-siècle avant de voir Freud s’intéresser au processus du rêve. Cependant, c’est grâce à lui que nous avons vu apparaître des notions telles que « symbolisme dans le rêve » et « condensation ». Mais que représentent ces œuvres ?
« Le rêve » est une série de plusieurs toiles que l’artistes avait dessiné ; la première fut « Crime et expiation », puis « Promenade dans le ciel » et enfin « Le dormeur et son rêve ». D’après les commentaires de l’artiste sur « Crime et expiation » : « ce rêve met en scène le désir de meurtre qui nous habite tous avec l’angoisse de culpabilité qui s’ensuit et ses différentes phases : sensations incontrôlées d’être jugé, d’être poursuit, puni, et soulagement final enfin s’apercevoir qu’on ne l’a pas vraiment commis ». Ce commentaire et cette première œuvre avait semé le doute sur le désordre psychique de l’artiste. « Une toile morbide » associée à un discours désorganisé était la preuve d’une maladie mentale. Il a fallu attendre 1992, pour voir les analyses du psychanalyste « Bonnet » qui va faire le lien entre cette toile et la mort du frère de l’artiste avant sa naissance. Pour lui, il faut une analyse profonde de la vie de l’artiste pour comprendre la notion du meurtre pour un enfant de remplacement. Les psychanalystes avaient signalé le poids du deuil que l’enfant de remplacement subit durant son développement. Freud n’a pas été inattentif à cette dimension inconsciente de la transmission généalogique. La mort hanta la vie de Grandville. Il était l’enfant de substitution de la mère, on lui avait accordé le même prénom afin de remplacer l’enfant mort. L’œuvre du rêve en dit long sur le fantôme qui honte la vie de notre artiste.

Plusieurs hypothèses ont été formulées par des psychanalystes pour analyser l’œuvre du « Rêve ». Garcin avança que l’œil dans la toile de « Crime et expiation » ne serait qu’une représentation de la scène primitive. Ce désir de voyeurisme aurait générer de la culpabilité qui nécessite une punition. Fihman rejette cette lecture et interprète le tableau comme un désir de mort explicite.

Quant à notre lecture de cette œuvre, nous pensons qu’une analyse du commentaire donné par l’artiste serait considérablement passionnante. D’abord, nous remarquons l’intensité dramatisante du récit et de l’image à travers les termes grandiloquents qu’il emploi pour exprimer la violence des affects « un tronc sanglant » « les mains de la victime sont levées suppliantes, mais en vain… »… Ensuite, nous remarquons des ruptures, des barrages et un désordre dans le discours « le coupable est embrassé par une puissance contraire qui le retient, effet très ordinaire du cauchemars », « c’est l’image du meurtre, de même que ces mains qui crient justice ». Donc les affects manifestés dans ce tableau se répartissent en deux catégories : la violence d’un agresseur et l’angoisse due à la culpabilité. Grandville venait de perdre son fils, après trois deuils successifs. Il se sentait coupable de ne pas l’avoir suffisamment protégé ; la douleur provoquée par la culpabilité s’est consolidée en lui : « un crime qui a été commis où un autre crime a déjà été commis ». Cette phrase est révélatrice du sentiment de culpabilité que l’artiste ressent. Cette révélation nous interpelle est ce que inconsciemment l’artiste savait que la mort régnait autour de lui depuis sa naissance ? Ce meurtre fantasmé est-ce le meurtre de soi-même ou le meurtre du divan ? Cette croix qui fait figure dans cette toile à la fois comme l’expression du salut et comme l’explication des crimes serait aussi l’expression de la culpabilité d’un désir de mort et d’un sentiment implicite d’avoir tué ses fils. Nous voyons en haut la première croix et le premier meurtre ce qui pourrait renvoyer à la mort du frère Adolphe, cette mort qui avait hanté la vie de l’artiste. Tout, porte à croire que c’est le premier meurtre qui avait jalonné la vie de Grandville. L’artiste avait pris la place de son frère ; il se sentait peut être coupable de « voler » l’amour de ses parents. Donc il se voyait à la fois comme coupable et victime. Ceci pourrait expliquer une déclaration que l’artiste avait dit à son ami Charton : « Je ne supporte pas que tu aies vu en moi ton fils mort, parce que cela fait de moi un coupable, un coupable de hier, un coupable d’aujourd’hui ». Et là nous nous interrogeons, est ce que l’artiste avait considéré la mort de son dernier fils comme la vengeance du destin  pour son crime ?

Enfin, les œuvres de l’artiste étaient l’expression d’un deuil inachevé, d’une souffrance intolérable. Pour certains analystes, l’artiste « Est venu trop tôt au monde », «Il n’aurait pas trouvé le mode d’expression correspondant à son génie à son époque ». Ses dernières toiles malgré sa souffrance et son désordre psychique étaient d’une valeur inestimable afin de créer un monde de rêve réel. Cependant, il  faut noter que suite à la mort de son dernier fils, l’artiste avait eu une inflammation des paupières, il était incapable de percevoir le monde en l’absence de son fils. Il était triste de cette perte qu’il avait espéré être dans un mauvais rêve et la barrière entre le rêve et la réalité fut brisée. Ensuite, vient la maladie mentale, on sent que l’artiste est mort « parce qu’il a épuisé tous ses moyens de contenir ou de fixer l’image qui lui collait littéralement à la peau depuis ses origines ». Tous les contenants se sont mis en œuvre pour exprimer la difficulté à comprendre les contradictions du comportement de sa mère en deuil. Si Grandville est mort de douleur, c’est bien avant tout de la douleur de sa mère. Une douleur incompréhensible pour lui.

En conclusion, Grandville est un artiste exceptionnel, hors norme qui a pu donner sens à sa culpabilité. Il posait à travers ses créations artistiques la question d’un malaise inexprimable. Ses œuvres ont beaucoup marqué des artistes : Baudelaire, Lacan, Hugo, Daly, Freud…voire même modulé leur perception de la vie. En un mot, la vie de Grandville était riche en malheurs et en deuils. A travers ses œuvres et ses dessins, il arrivait à s’affirmer, à s’exprimer et d’éviter la destruction prématurée.

Par Shaima Afandi
PSYCHOLOGUE CLINICIENNE
La Marsa (Tunis), Tunisie

http://www.psycho-ressources.com/psychologue/tunisie/shaima-afandi.html

Bibliographie  

Annie Renonciat, René Huyghe et Claude Rebeyrat, (1995), La Vie et l’œuvre de J. J. Grandville, Courbevoie : ACR- Vilo.

Clive F. Getty. (1986). Grandville: opposition caricature & political harassment. The Print Collector’s Newsletter, vol. 14, no 6.

D. Anzieu. (2012). Créer-Détruire. DUNOD.

Philippe Kaenel. (1991) « Les rêves illustrés de J.-J. Grandville (1803-1847)». La Revue de l’art, vol. 14, no 92, p. 51-63

Ségolène Le Men et Jan Ceuleers. (2011).  J.J. Grandville. Un autre monde. Les dessins et les secrets. Pandora Édition.


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