Introduction au chamanisme

Introduction au chamanisme

« Martine Gercault est une psychanalyste-psychothérapeute intégrative. On ne peut compter toutes les voies qu’elle a explorées mais on ne peut que s’incliner devant ce travail qu’elle nous présente où s’harmonisent avec bonheur ses connaissances psychologiques profondes et la psychologie transpersonnelle, notamment la respiration holotropique et la tradition chamanique. »

Alain Gourhan,  Spasmagazine n° 8 / mars-avril 2009,  Magazine de médecine et psychothérapie intégrative.

Le chamanisme, fort à la mode aujourd’hui, est la méthode de guérison la plus ancienne de l’histoire humaine et enseigne que tout, dans l’univers, est interconnecté en un interminable tissage. Cette tradition ancestrale nous ouvre les portes sur d’autres niveaux de réalité qui ne se limitent pas à nos cinq sens et nous relie à la nature et au vivant.

Dans un besoin d’éveil de notre société  vers une conscience planétaire plus globale, on parle du chamanisme dans la presse, au travers de livres, d’émissions télévisuelles et radiophoniques. Des conférences, des voyages, des expositions sont organisés autour de ce thème. Il est cependant important de réagir face à la banalisation de ce courant.

Le chamanisme, qu’est-ce au juste ?

Une énième élucubration new-age pour s’envoler dans l’espace ? ! Un concept fourre-tout sans portée sémantique ?

Comment repérer un chamane authentique d’un manipulateur ?

Comment devient-on chamane ?

Quels sont les outils du chamane et comment intervient-il ?

Autant de questions auxquelles nous allons essayer de répondre en nous positionnant tout d’abord. Je suis psychologue clinicienne, psychanalyste-psychothérapeute depuis trente ans, spécialisée dans les états non ordinaires de conscience.

Les outils  » psy  » m’ont parfois semblé insuffisants à soulager des souffrances à l’origine non psychogène. C’est la raison pour laquelle je me suis tournée vers des approches holistiques prenant en compte la dimension multidimensionnelle de l’être humain, dans une non coupure entre la psyché et l’âme.

Ma formation en respiration holotropique auprès de Stanislav Grof en 1989 aux USA a initié ce chemin et m’a tout naturellement fait explorer d’autres états chamaniques,  notamment ceux induits par les plantes enthéogènes et le tambour que l’on peut également rencontrer par la méditation, le chant, l’hypnose, la danse, le jeune ou la déprivation sensorielle.

Mes apprentissages en chamanisme se sont déroulés aux Etats-Unis, sur la Côte Ouest durant de nombreuses années. Je me suis formée au  » core shamanism  » (chamanisme fondamental) à la FSS (Fondation for Shamanic Studies) créée par l’anthropologue américain Michael  Harner, spécialiste du chamanisme traditionnel et de son approche moderne, sur une période de trois ans.
Sandra Ingerman fut également mon enseignante et demeure pour moi une grande source d’inspiration. Je me suis formée auprès d’elle, à Santa Fe (Nouveau Mexique), à différentes pratiques chamaniques telles que le Recouvrement d’âme, l’extraction, Médecine pour la Terre, le travail de psychopompe et de transfiguration avec la Lumière.

J’ai également suivi auprès d’elle le cycle de deux ans consacré à l’enseignement du chamanisme et de la guérison dans le cadre du  » Two year teacher training in shamanic journeying and Healing « . Outre l’approche chamanique, j’enseigne donc également la transmission du chamanisme telle que l’inculque Sandra Ingerman, dans son mode didactique.

Je connais Sandra depuis vingt ans et chaque séjour auprès d’elle me ramène au plus près de ce travail inspirant et vertical. Michael Harner créa le concept de  » core chamanisme  » pour bien le différencier des pratiques autochtones. Nous sommes occidentaux et ne pouvons pratiquer comme le feraient des chamanes amérindiens, huichols ou sibériens, au risque de nous transformer en « guignols » du chamanisme. Notre rapport au temps est différent et notre vie  non communautaire.
De façon géniale, Michael Harner a su incorporer un système ancestral à notre culture moderne en développant avec professionnalisme et expertise une méthodologie qui nous donne des outils inestimables pour nous percevoir  différemment au-delà de nos cinq sens et par delà, de nous transformer et nous guérir.

Nous avons tous en nous des aptitudes chamaniques refoulées au cours des âges et qu’il importe de réveiller par des apprentissages appropriés :  » Chacun porte en soi un chamane intérieur. Si nous prenons conscience du sens de notre maladie ainsi que des défis qu’elle présente, notre chamane s’éveillera en nous « .

Il s’agit donc de comprendre ce que notre âme met en mouvement à travers le symptôme qu’est la maladie. Un de mes patients, autrefois atteint d’un lymphome et maintenant guéri, avait joliment baptisé sa maladie  » ma mal à dire « . Un travail psychothérapeutique et chamanique lui permit, en travaillant sur les deux modes, de saisir le sens de ce surgissement qui eut pu être létal. Son âme avait sonné à la porte pour lui dire  » écoute-moi « . Il entendit cet appel comme une ultime tentative de guérison possible au risque sinon de mourir précocement.

La psychothérapie et la pratique chamanique se complètent harmonieusement dans le cadre de mon exercice clinique. Je propose une prise en charge globale reliant l’analytique, le corporel et le transpersonnel.
Un soin chamanique cependant ne saurait se substituer à une thérapie ou à un traitement médical. Il ne s’adresse pas à un sujet au moi fragile ou souffrant d’une pathologie psychiatrique.
C’est la raison pour laquelle je décrirais mon approche clinique comme étant psycho-chamanique. En fonction de la problématique du sujet ou de son économie psychique, je sépare ou relie les deux approches. Je suis très vigilante par rapport au cadre, il en va de la sécurité du patient et de la mienne !
Le chamanisme auquel je m’adresse n’est donc pas un chamanisme culturel mais une voie moderne qui intègre au cadre psychothérapeutique toutes les modalités que Michael Harner a expérimentées auprès des chamanes indigènes.
Le chamanisme est fondé sur l’expérience et la révélation directe qui dépend du lien et de la façon dont on communique avec ses  » esprits alliés « , il ne repose aucunement sur la foi.
Il n’est pas une religion et n’impose aucune croyance, aucun dogme.
Le mot chamane, d’origine toungouze (langue de Sibérie)  vient du terme  » saman  » et signifie
 » celui qui voit dans la nuit « .
Dans les sociétés traditionnelles, le chamane est un homme-médecine, un médicine-man, un guérisseur, un intermédiaire entre les mondes dans lesquels il peut voyager à sa guise, escorté de ses esprits tutélaires.

Le voyage chamanique est une pratique commune à toutes les cultures, à tous les chamanes quels que soient les lieux géographiques dont ils sont originaires.
Muni de son tambour qui est comme une monture lui permettant de se déplacer dans l’invisible, il chante et danse pour être en lien avec l’univers et les esprits qui l’accompagnent dans les taches à accomplir.
Par l’accès à cette autre réalité le chamane peut  » voir  » ce dont souffre le patient et pratiquer un travail de guérison physique et spirituelle.  Il peut au moyen de la technique d’extraction, retirer l’intrusion énergétique à l’origine du mal-être du consultant. Il peut également ramener des morceaux d’âme que le patient a perdus lors d’épisodes traumatiques. Il s’agit alors de la technique du recouvrement d’âme.
Nous reviendrons, dans un autre article, sur ces points.
Le chamane n’opère jamais seul ; il est toujours escorté par un allié qui peut revêtir une forme animale ou humaine. Ce sont des esprits tutélaires qui passés dans l’au-delà ont la capacité de passer du visible à l’invisible. Ils sont en quelque sorte le garant de la sécurité du chamane.
Un esprit écrit Michael Harner est  » une essence animée qui possède de l’intelligence et différents degrés de pouvoir. On peut les voir plus facilement dans l’obscurité complète et beaucoup moins fréquemment en pleine lumière, et plus fréquemment dans un état altéré de conscience que dans un état ordinaire. En fait la question se pose de savoir si vous pouvez en voir dans un état de conscience ordinaire.  »
A l’état altéré de conscience dont parle Michael Harner, je préfère l’expression état modifé de conscience. Altéré vient du mot anglais  » altered  » et donne une connotation négative à cet état qui ne relève aucunement d’une pathologie mais au contraire d’une modification de la conscience entrainant une expansion de celle-ci. On peut également dire  » état non ordinaire de conscience « .
L’univers dans lequel voyage le chamane est composé, selon la tradition chamanique,  de trois mondes : le monde du milieu dans lequel nous, humains, nous vivons, le monde d’en bas dans lequel résident les esprits animaux et le monde d’en haut dans lequel séjournent les guides qui ont pu avoir une forme humaine lorsqu’ils étaient incarnés. On y rencontre également des saints et divinités diverses.

Il n’existe aucune hiérarchie entre les mondes pas plus qu’il n’existe de hiérarchie entre les esprits animaux ou les guides. Chacun  a une fonction propre qui lui est dévolue. Un papillon peut avoir autant de pouvoir qu’un lion! Le chamane dispose d’un réseau d’aides spirituelles qu’il a rencontrées lors d’initiations ou qui se sont présentées à lui lors de grands rêves.

En début de cérémonie, le chamane prend donc son tambour qu’il va battre de façon régulière pour atteindre un état d’expansion de conscience, porte ouverte vers l’Invisible.
Pour nous occidentaux qui souhaitons voyager dans d’autres réalités sans recourir à des substances psychotropiques, ce son percussif monotone est donc une voie sure, efficace et sans danger. Mais un entrainement accompagné d’un enseignement est indispensable à l’intégrité de cette approche.
Et ne manquons pas de souligner que le processus d’apprentissage n’est jamais terminé et comme l’écrit à nouveau Michael Harner :

« Vous ne montez jamais en grade comme chamane. C’est un processus qui continue encore et encore. Vos enseignants ne vous disent presque jamais que vous êtes prêt « .
 Et du reste ce ne sont pas nos instructeurs humains qui nous enseignent mais bien les esprits. Michael Harner ne répondait jamais directement à nos questions quant au sens des messages obtenus de nos esprits, à déchiffrer parfois comme un rébus. Il nous suggérait invariablement de prendre notre tambour et d’interroger nos alliés. En effet eux seuls peuvent donner du sens à ce qui pour nous demeure obscur. Ce sont eux qui détiennent le savoir et le … pouvoir.
« Les enseignants ordinaires ne savent jamais si vous êtes prêt. Il y a deux types d’enseignants. L’un est l’enseignant ordinaire, quelqu’un comme moi-même ou des enseignants chamanes avec lesquels j’ai travaillé parmi les peuples indigènes. Puis il y a les esprits enseignants qui sont les vrais enseignants. Les esprits enseignants peuvent vous dire et en fait vous disent ce que vous pouvez faire ; tous les enseignants humains sont juste des intermédiaires. Les autorités suprêmes sont les esprits avec lesquels vous travaillez, ils vous disent ce que vous pouvez faire et ce que vous ne pouvez pas faire. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ressens que c’est souvent une erreur pour quiconque de se dire chamane car le pouvoir peut être repris à n’importe quel moment. Une personne qui se clame chamane est centrée sur son ego. Et quoi qu’i| en soit, elle n’est presque rien. On est un chamane lorsque les esprits veulent qu’on le soit « .

Comment devient-on chamane ?

Tout rituel initiatique, quelque soit sa tradition, articule le même passage : la mort symbolique précède la renaissance. Le phénix qui renaît de ses cendres illustre parfaitement cette métaphore de la régénération.
L’initiation chamanique s’inscrit dans le même processus. Cette mort du  » vieil homme  » appelée également  » démembrement  » signe la voie d’entrée de l’apprenti dans le monde imaginal auquel, devenu chamane, il va avoir accès pour œuvrer aux différentes tâches qui lui sont assignées.
Le  » Testament d’Orphée « , merveilleux film onirique en noir et blanc de Jean Cocteau est une remarquable traversée du miroir, une mise en scène chamanique de la mort et de la résurrection. Cocteau y joue son propre rôle, celui du poète qui, tout en traversant le temps, abolit les distances, mêlant rêve et réalité dans un monde où règne une esthétique épurée. Créant le terme de  » phénixologie « ,   l’art de mourir un grand nombre de fois pour renaître de ses cendres, le poète acquiert l’immortalité grâce à ses morts successives qui le relient à l’au-delà d’où jaillit son inspiration.
Pour terminer notre introduction au chamanisme, toujours Cocteau qui dans le Passé défini, écrit :
« Chaque minute, je dois me tenir à l’extrémité de moi-même et me brûler pour renaître ».
On peut retrouver, en exergue du Cordon ombilical (1962), une autre occurrence de cette figure mythologique:
« Chaque jour augmente son pouvoir incorruptible
Et c’est par elle que je ressusciterai d’entre les morts
Sur nous autres le Temps n’a pas de prise
Qui ne soignons que l’invisible beauté de l’âme
Car cette braise entretient le feu de l’oiseau Phénix « .

La mort, dans l’univers chamanique, n’est qu’une traversée du miroir, un passage de l’autre côté du voile, un aller-retour constant.

Martine Gercault
Psychologue, Psychanalyste, Psychothérapeute, Hypnothérapeute, EMDR et Transpersonnel, Didacticienne, Superviseure.
Membre individuel FF2P (Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse)
http://www.psycho-ressources.com/psychanalyste/paris/martine-gercault.html


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