La sexologie québécoise est en deuil

La sexologie au Québec est en deuil car nous avons perdu la semaine dernière un des cofondateurs du département de sexologie Jules Bureau à l’âge de 77 ans. Il était le père de la sexologie existentielle-humaniste ainsi que l’un des fondateurs du groupe d’études existentielles en sexologie.

« C’est avec consternation que le 24 août dernier, nous avons dû accueillir telle quelle la réalité du moment : Jules Bureau, l’un de nos plus grands pionniers, n’est plus. 22 septembre 2011, c’est au tour de Jean-Yves Desjardins de tirer sa révérence. Impression étrange d’être brusquement dérobé de nos racines. Mais l’arbre, autrefois semé par ces visionnaires, reste bien ancré. Ils l’ont vu grandir et nous, la relève, avons participé à sa croissance. Telle une inspiration, une partie de leur œuvre continue à vivre en chacun, chacune de nous afin de poursuivre notre mission avec une qualité de présence des plus vivantes. Face à ce défi, que notre contribution journalière puisse être aussi active et soucieuse que celle de Jules Bureau et notre regard sur l’avenir, aussi pétillant et aiguisé que celui de Jean-Yves Desjardins. Le conseil d’administration de l’Association des Sexologues du Québec »

Jules Bureau: Une approche existentielle en sexologie.

Il existe plusieurs approches existentielles de la sexualité humaine.  Celle que nous développons ici s’enracine dans la pensée humaniste-existentielle nord américaine.  Toutefois la largeur de cette approche en Sexologie et des champs d’application en sexothérapie exige de focaliser notre attention sur une des facettes du phénomène sexuel, ici le désir sexuel et par la suite d’appliquer cette lecture à l’ensemble de la sexualité.  Ainsi pouvons-nous apprivoiser la densité de l’expérience vivante sexuelle de la personne humaine.   Une large présentation de cette approche existentielle en sexologie sera d’abord proposée, puis suivra une exploration plus en profondeur du désir sexuel et de ses manques et finalement, l’illustration de ces concepts dans la problématique et la difficulté d’un homme en manque de désir sexuel pour sa compagne.   Cet homme est parvenu à délaisser la mise en objet de son désir pour accéder à la plénitude de celui-ci fondé sur une saine masculinitude.

Le traitement existentiel des conflits et des difficultés de la sexualité vise à amener la personne aux prises avec une misère à vivre sa véritable identité sexuelle, son  plein désir sexuel et la satisfaction de son comportement, à rejoindre et à puiser davantage de vitalité de sa condition sexuelle.  C’est la mise en marche de la dynamique du vivant, la reprise de la vivacité en donnant plus de place à la subjectivité qui constitue le principal objectif de cette personne en sexothérapie.  Ainsi, la personne doit être accompagnée et guidée dans ce qui pourrait être appelé le passage d’une masculinitude ou d’une féminitude indifférenciée à une articulation plus développée de son identité sexuelle.  Plutôt qu’une présumée «nature» bisexuée ou de l’autre sexe, c’est l’indifférenciation sexuée, sexuelle et érotique qui caractérise plusieurs personnes en mal dans leur sexualité.

L’approche existentielle place donc le fait de l’existence, de la vie et de la vitalité de la personne-en-thérapie, au sommet des préoccupations du thérapeute. La thérapie consiste à restaurer le contact avec la pleine subjectivité, avec le corps ressenti et signifiant dans lequel l’existence se manifeste, lorsque la sexualité est devenue un processus dans lequel l’expérience vivante est stoppée et figée.  Touchée à nouveau par la personne-en-thérapie, cette expérience vivante peut recommencer à se mouvoir et à se révéler, et à continuer.  Elle peut alors se déplier et compléter sa signification.  Pour l’approche existentielle, la déficience du désir sexuel est la plupart du temps interprété comme la conséquence d’une perte de présence à soi-même, surtout d’une perte de présence à son identité sexuée, sexuelle et érotique.  L’objectif du thérapeute devient donc d’aider la personne-en-thérapie à se redonner graduellement sa pleine vitalité en développant une présence authentique et subjective à elle-même comme être sexué, sexuel et érotique.  Comme tout être humain, la personne en misère dans sa sexualité cherche fondamentalement à être plus vivante à travers sa sexualité, ce qu’elle ne pourra pas être sans prendre charge de la conduite de sa vie sexuée et sexuelle.

Le thérapeute existentiel considère le problème sexuel comme une manière d’être-au-monde qui traduit le contrat particulier qu’une personne établit avec l’existence et la vie.  La personne-en-misère-sexuelle vit retranchée du champ de toute l’expérience vivante humaine, dans des horizons personnels rétrécis. Elle risque de devenir un être fragmentaire qui n’expérimente qu’une parcelle de sa réalité sexuée et sexuelle et de celle des autres de l’autre sexe.  Par exemple, pour protéger sa manière de prendre son existence, un homme peut enfermer la vitalité de sa masculinitude dans la préoccupation d’être protégé par l’autre comme peut lui apporter un rôle féminin rigide; ou encore, une femme peut réduire sa pleine féminitude pour se scléroser dans une agressivité «masculine» intrusive.  Lorsque la vitalité de la personne-en-thérapie s’érode lentement afin d’accommoder une torsion de son dasein, la fuite dans la misère sexuelle apparaît.  Ainsi, un homme cherchera à expliquer ses goûts pour le souple le délicat, le tendre, comme étant des indices de sa «nature féminine».  Il intégrera par la suite «cette féminité» dans sa manière-d’être-au-monde et finalement, il réduira de plus en plus sa masculinité.  Par ailleurs conquérir sa pleine masculinité en harmonie avec sa subjectivité résultera de sa démarche thérapeutique.

Ainsi la démarche thérapeutique visera à rétablir le mouvement de la vitalité en permettant qu’une position existentielle de rigidité fixée par exemple sur le paraître de l’autre sexe, se transforme et passe à une autre d’ouverture-sur-le-monde, le monde propre de toute sa personne vivante et celui de la personne de l’autre sexe.  Pour que sa vitalité sexuelle continue, la personne en souffrance sexuelle doit élargir et densifier sa conscience (dans le sens de vigilance et d’appréhension) d’être un homme ou d’être une femme; elle doit échapper à la thématisation rigide de son existence (qui la fige dans un rôle sexuel) pour se mettre en mouvement, en vitalité; elle doit défaire les objets dans lesquels elle s’enferme pour vivre sa pleine subjectivité; elle doit aussi défaire par une plus grande densité de sa conscience tous les subterfuges qu’elle a installés et tous les masques pour se camoufler; elle doit redresser les torsions de son dasein.

En bref, une plus grande densité de la conscience implique que la personne-en-thérapie rencontre et confronte ses données existentielles fondamentales: sa finitude, sa solitude, sa liberté, sa capacité d’agir et sa corporéité.  Une conscience plus riche s’acquiert par une plus grande subjectivité et une plus grande authenticité –dans les deux sens, c’est-à-dire vérité entre son être et son paraître et vérité entre sa condition humaine et ses manières-d’être-au-monde.  En devenant plus subjective et plus authentique, la personne en misère sexuelle devient plus vivante, et surtout plus consciente, elle ressent plus de vitalité de sa condition sexuelle authentique.  À travers le passage d’un vécu rigidement thématisé selon un thème unique (v.g. être compétent, être complet, être non-ordinaire, être de l’autre sexe) à une existence plus large et plus souple, la personne en misère sexuelle vient à découvrir et à comprendre que son désir d’être un objet était en fait une altération de sa structure existentielle fondamentale, son être sexué.

En clinique, dans une perspective existentielle, la personne-en-thérapie ne peut être l’agent de son propre changement qu’à la condition qu’elle développe une présence pleine et entière à ce qu’elle pense, ressent et imagine.  Cet élargissement de la présence dans son travail thérapeutique peut graduellement l’amener à saisir de l’intérieur les torsions qu’elle fait subir à sa vitalité ainsi que le sens qu’elle doit donner à son dasein.  Ainsi, elle pourra parvenir à changer sa posture existentielle et sa manière-d’être-au-monde, c’est-à-dire s’enraciner davantage dans son identité sexuelle, déployer son désir sexuel pour l’autre sexe et délaisser les torsions de ses objets sexuels.

En somme, l’approche existentielle est avant tout une rencontre intersubjective, un processus relationnel structuré à l’intérieur duquel le thérapeute joue plus un rôle de facilitateur que d’expert.  Par sa qualité d’écoute et de présence, il cherche à travailler sur les résistances de la personne-en-thérapie face à sa subjectivité et à son authenticité et ainsi il tente de faciliter le déblocage de toutes les autres formes similaires de défenses qui viennent voiler l’être authentique et subjectif et détourner la conscience de sa vitalité.  Le thérapeute favorise cette démarche en permettant à la personne-en-thérapie de contacter et de mobiliser toutes ses ressources intrapersonnelles afin d’augmenter la force et l’enracinement de son identité sexuelle exprimée dans son désir sexuel et son comportement érotique et de défaire et éloigner chacune des entraves à son authenticité.  L’approche existentielle se résume à favoriser la rencontre de la personne-en-thérapie avec elle-même pour qu’elle retrouve son identité sexuelle authentique et qu’elle l’enracine, pour qu’elle dé-sclérose et élargisse son désir sexuel et atteigne un comportement érotique authentique.  Devenir ce qu’elle est.

Jules Bureau (1933-2011) – Sexologue, Psychologue.
http://www.psycho-ressources.com/jules-bureau.html


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