La conscience du rejet

La conscience du rejet

Mon lieu de travail est un terrain riche de cas clinique qui ne demande qu’à être étudier de façon approfondie. Il s’agit d’un centre spécialisé dans l’accueil des enfants porteurs de déficiences intellectuelles. Le degré de déficience varie entre la déficience légère et moyenne et uniquement deux cas de déficience profonde sur une cinquantaine d’enfants inscrits au sein de cette structure. La dimension culturelle joue un rôle crucial dans l’acceptation de la déficience chez les parents. En étant dans une société qui se voit fataliste et n’ayant aucun choix sauf subir les décisions et les choix du bon Dieu, les parents acceptent manifestement un enfant déficient au sein de la famille. Mais cette acceptation n’est autre qu’une façade superficielle et le vrai travail de deuil de l’enfant désiré et imaginé reste inachevé chez la majorité des cas que j’ai rencontré au cours de ma modeste expérience dans cette structure. Et pour le reste des parents, le processus n’est même pas lancé et les parents restent dans le déni avec des certitudes que leurs enfants est tout à fait « normal » ne portant aucune anomalie et que sa présence dans ce centre n’est même pas nécessaire.

Parmi les cas que j’ai rencontré, un jeune adolescent a requiert mon attention. Un regard tout à fait remarquable et des grimaces d’insatisfaction sont tout le temps dessinés sur son visage. A est un jeune âgé de 12 ans. Il est dans les normes quant à sa taille et son poids par rapport à son âge. Il a la peau pâle, les cheveux noirs et les yeux de couleur noisette. On ne note rien d’anormal ou d’attirant dans sa morphologie à part ces grimaces et ce regard. Notre première rencontre s’est faite dans sa salle de classe. Son institutrice me l’a décrit comme un enfant turbulent, agité provoquant tout le temps les bagarres avec ses amis et cherchant sans cesse la punition. Devant cette description, une petite rencontre a eu lieu le lendemain. Pour établir le lien, je lui ai proposé de me dessiner. Cette activité semble beaucoup l’intéresser et il s’est met à dessiner des formes et à choisir les couleurs pour rendre son dessin « plus beau ». Il m’avait dessiné un enfant sans corps, juste une grande tête et un tronc pour désigner le corps et une forme à côté du jeune enfant en vert. Cette forme selon ses dires est un arbre mais qui peut se transformer en un monstre. En fait cette forme dessinée nous rappelle plus une tête avec une bouche ouverte envers cet enfant. Selon son récit associé à ce dessin, le petit enfant dessiné est un garçon âgé de 8 ans qui a de grandes dents pour se défendre tout le temps. En lui demandant de quoi ce garçon cherche à se défendre ? Il refuse de me répondre et se contente de me fixer le regard pendant une minute puis il me tend la feuille du dessin. Cette rencontre s’achève ce jour-là.

La seconde rencontre fut établie après quelques jours. Ce jour-là, il réclame une feuille pour dessiner dès son entrée au bureau. Cette fois, il dessine une fleur en vert puis un papillon qui essaye de s’approcher de la fleur. Puis, il dessine la même forme de l’autre fois mais cette fois elle s’est réduite de taille et il n’a colorié que la partie supérieure laissant la majorité de la forme sans couleur. Refusant toute discussion, il se concentre sur le dessin, puis me tend la feuille. Il me répond par quelques mots à propos de ce dessin : « le papillon essaye d’approcher la fleur c’est tout ». Puis il me demande de rejoindre sa salle de classe. Cette fois, un grand sourire malgré son silence était dessiné sur son visage. Il semblait fier de son dessin et content de ce qu’il a accompli.

Pour avoir une idée plus claire sur ce jeune adolescent, je demande à rencontrer la mère pour avoir plus de données sur lui et comparer son comportement à l’école et son comportement à la maison. En commençant par son enfance, j’apprends que « A » est l’aîné d’une fratrie de deux garçons. La grossesse et l’accouchement se sont bien déroulés. La grossesse était désirée ainsi que le sexe du bébé. A la naissance, A n’avait aucun problème de santé, ni d’altération visibles. Le prénom était choisi par la mère qui avait tant espéré un garçon et qu’elle avait nommée durant son rêve la nuit de l’accouchement. J’apprends quant à son développement psychoaffectif, que l’angoisse de l’étranger était absente et que le non n’a été acquis qu’à l’âge de 4 ou 5 ans. La marche et la parole ont été dans les normes mais l’acquisition de la propreté ne s’est faite qu’à l’âge de 5 ans. Suite à ça, la mère avait remarqué un intérêt excessif à quelques objets à cause de leur forme ronde et une agitation qu’elle trouvait un peu excessive.  Cette agitation et ce retard de l’acquisition de la propreté ont poussé la mère à se douter que son enfant avait un trouble. Malgré ce doute, la consultation auprès d’un spécialiste n’a été faite qu’à l’âge de 7 ans, après un échec scolaire en première année primaire. Selon les dires de la mère, c’est à son insertion à l’école que son enfant a commencé à être plus agressif et plus agité. Il n’arrivait pas à suivre ce que les enseignants racontent et il avait du mal à rester en place pendant une longue durée. Ces difficultés l’ont poussé à être de plus en plus agressif et hyperactif. Et depuis son échec, la mère « n’osait plus s’afficher avec lui en famille, parce qu’il ne cesse de faire le clown et de la gêner ». Petite à petite, la mère opta pour l’isolement de son fils dans la maison, ainsi elle évitait toute situation gênante. Quand la spécialiste lui apprend que son fils est porteur d’une déficience mentale moyenne, le choc était trop dur pour la mère au point de déclarer : « la nouvelle m’a anéanti ». On voit que le déni était tellement fort que la mère a ignoré tous les signes alertant d’un retard de développement intellectuel.

En fait entre l’enfant imaginé, désiré et l’enfant réel, il existe un grand décalage. La mère durant les mois de grossesse, imagine son prochain enfant. Des représentations fantasmatiques se forment dans son esprit. La psychanalyse nous a appris que l’enfant n’est autre que la représentation fantasmatique et imaginaire de ces parents. M. Soule parle de « l’enfant imaginaire », l’enfant dans la tête. « La puissance créatrice de ces doubles projections parentales vérifie le postulat : le bébé nait déjà dans la tête de ses parents ». Quant à Dolto, elle avait évoqué qu’il existe « l’enfant du cœur et l’enfant du ventre ».

Ce bébé tant attendu par la mère et tant désiré depuis le stade œdipien peut parfois ne pas correspondre au bébé réel obtenu après l’accouchement. Un bébé trop calme, un regard fuyant et des pleurs permanents sont tous des signes alarmants de la présence d’une anomalie que la mère déni complètement. C’est l’enfant idéal avec une composante narcissique qui préserve le psychisme de la mère, qui est attendu à la naissance. C’est à la fois le bébé qu’on était et le bébé qu’on aimerait être, c’est la nostalgie et l’espoir qui se mélange dans les fantasmes de la mère durant la grossesse et qu’elle espère voir à la naissance. C’est l’accomplissement du désir d’être mère et père d’avoir un tiers qui joue un rôle important dans la prolongation de l’arbre généalogique des parents. C’est tant d’enjeux psychiques. Et puis vient la naissance, la confrontation entre l’imaginaire et le réel. Le baby bleus et la dépression post natale ne sont autres que le deuil de ce bébé fantasmé, ce bébé qui ne correspond pas aux désirs et aux fantasmes. C’est grâce à cette dépression que la mère réussi son deuil du bébé imaginaire pour que le bébé réel l’emporte.

Mais dans le cas de la mère de ce jeune ado A, la mère n’a pas élaboré ce travail de deuil. Pour elle, son enfant était tout à fait dans les normes « un gentil bébé, trop calme qu’on entend rarement ». C’est en creusant un peu qu’elle m’a raconté qu’on lui a fait un peu la remarque que son enfant était trop sage. Qu’avec les retards qu’elle avait notés, elle a commencé à avoir des doutes qui se sont vite dissimulés parce que son enfant est tout à fait normal.

La souffrance de la mère était claire durant cette rencontre, un regard triste accompagné d’un sentiment d’incapacité et d’impuissance.

La troisième rencontre avec A s’est faite quelques jours après suite à sa demande. Il voulait me faire un dessin. Cette fois il me dessine sa famille. Il dessine trois papillons qui volent près d’une fleur à droite et un petit arbre à l’autre extrémité de la feuille à gauche.  Quand on commence la discussion à propos du dessin, A semble triste. Il me dit que les trois papillons c’est sa mère, son père et son petit frère et que l’arbre c’est lui.  Je lui demande la cause de sa tristesse, et il me déclare : « je sais une chose ». Après un long moment de silence je lui demande ce que c’est cette information qu’il sait ? Il me fixe du regard et m’annonce : « je sais que je ne suis pas l’enfant désiré de ma mère, elle aurait voulu avoir un autre enfant que moi ». Cette déclaration inattendue m’avait beaucoup étonné. Je lui demande de m’expliquer plus. Il me dit « je le sais et je le sens ». Cette phrase m’a poussé à m’interroger sur la conscience du rejet.  La mère m’avait explicitement annoncé que son fils lui faisait honte et qu’elle refusait de s’afficher avec lui devant les gens et même en famille. Ce comportement de rejet était vite compris par cet adolescent. L’agressivité, l’hyperactivité et le dégout toujours dessiné sur son visage sont les seuls moyens dont il dispose. Mais est ce qu’il cherche à se punir pour ne pas être l’enfant désiré de sa mère ou à la punir de son rejet explicite ? En dépit de sa déficience moyenne et de ses grandes difficultés de compréhension, A avait senti le rejet et en avait pris conscience au point de déclarer qu’il ne correspondait pas à l’enfant imaginaire et fantasmé de la mère. Un cas qui nous pousse à se poser beaucoup de questions à propos de la conscience de ces enfants déficients et du processus du deuil de l’enfant imaginaire.

Shaima Afandi, Psychologue Clinicienne, Orientation Psychanalytique
La Marsa (Tunis), Tunisie
http://www.psycho-ressources.com/psychologue/tunisie/shaima-afandi.html


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