Et si la sexualité était la réponse…

« – J’ai une bonne nouvelle, murmura-relle avec un fou rire inattendu. Nous devons réapprendre à faire l’amour !
– Je suis d’accord ! dit-il en se laissant gagner par sa bonne humeur. On commence quand ? »

L’ultime alliance

Elle ne répondit pas tout de suite, cherchant la meilleure façon de s’expliquer. Tout en fourrageant dans ses cheveux avec une douceur nouvelle, elle lui demanda d’imaginer un homme des cavernes frappant avec un os sur une carapace de tortue, pour produire un son. En modifiant la force et le rythme du battement, il découvre qu’il peut obtenir des effets différents. Il ignore que son activité s’appellera un jour de la musique et que son jeu préfigure le Sacre du printemps, parce qu’il est incapable de prévoir les apports successifs des générations qui lui succéderont au cours de l’histoire. Par contre, sa descendance immédiate héritera des connaissances qu’il a acquises pendant sa vie et, sur cette fondation, ajoutera de nouvelles pierres à l’édifice du savoir. Sans ce progrès par accumulation, l’homme serait condamné à recommencer indéfiniment le cycle de l’apprentissage. Cette loi de l’évolution s’était vérifiée dans toutes les sphères de l’activité humaine,  à l’exception d’une seule.

– Faire l’amour ? dit Jacques avec émotion. Je comprends ton idée mais tout de même, les moeurs ont évolué depuis ton batteur de Cro-Magnon !

– Les moeurs, bien sûr ! Les fréquentations, les rôles à l’intérieur de la famille, nos connaissances sur les fonctions sexuelles, tout ça, oui bien sûr ! Mais je te parle d’autre chose, Jacques, qui est la disposition de l’être humain à la jouissance amoureuse ! Mes parents m’ont donné une éducation très libérale, et mes questions sur la sexualité ont toujours reçu des réponses sans détour. Alors pourquoi je n’ai jamais réussi à me figurer la réalité de leur accouplement, dans le secret de leur chambre à coucher ? Tu hoches la tête, c’était la même chose pour toi ! La vérité est que personne ne nous a enseigné à faire l’amour…

– C’est vrai, mais je ne vois toujours pas où tu veux en venir.

– Quand tu m’as prise tantôt, je me suis sentie aussi ignorante qu’une couventine au siècle dernier, aussi démunie qu’une vierge au temps des Croisades! Mon esprit savait tout de l’homme, mais mon corps ne connaissait rien de toi. La jouissance amoureuse est pour chacun de nous une terre inconnue : nous n’héritons pas des cartes dressées par les générations qui nous ont précédés… Nous sommes depuis des millénaires les pionniers d’un continent qui n’a jamais été exploré plus loin que les rives !

– Et que vois-tu au coeur du continent ?

– J’entrevois une mutation de l’Amour, comparable à celle d’un battement en poème symphonique ! Tu me trouves exaltée ? Attends la suite ! Nous savions ces choses, toi et moi, mais avant ce soir je ne m’étais jamais interrogée sur les raisons de cette malédiction qui frappe la sexualité humaine et qui l’empêche d’évoluer vers sa métamorphose.

– Et qu’est-ce que tu as découvert ?

– Que Dieu n’aime pas être dérangé !

Elle eut à nouveau ce rire silencieux, dont la propriété singulière était d’ajouter un grain de folie dans ses propos, sans rien soustraire de leur sérieux. Puis elle l’embrassa à pleine bouche avec une gourmandise provocante, vite récompensée. Elle se demandait s’il n’y avait pas mieux à faire que de poursuivre cette conversation en abordant le sujet d’une autre manière.

– Attends, dit-il, je veux savoir !

Elle se coucha sur le dos, gardant pour seul contact sa main dans la sienne, et il fut troublé autant par ce qu’elle lui disait que par les harmoniques de son chuchotement dans le noir. Il l’avait toujours soupçonnée de contrefaire ce timbre voilé et légèrement rauque et il pensait, déconcerté : Elle a ôté son masque, elle a retiré ses vêtements et s’est donnée à moi. Elle continue à me dissimuler sa voix. Pourquoi ?

Elle lui demanda de l’accompagner, le détour en valait la peine. Après avoir mangé du fruit défendu, Adam et Ève avaient eu honte de leur nudité. Dieu les avait vêtus de peaux et chassés du jardin d’Éden en disant à la femme qu’elle enfanterait dorénavant dans la douleur. Pour qui cette honte, et pourquoi cette punition ? Depuis les origines de l’humanité, et dans la plupart des religions, la sexualité de l’homme et de la femme – la femme surtout – était soumise à un carcan de normes et d’interdits qui n’avaient pas d’équivalents dans les autres activités de l’espèce. Les cérémonies initiatiques de la puberté, douloureuses et sanglantes, la circoncision et l’excision, les innombrables pratiques répressives et humiliantes – M. Léonard aurait pu en citer un plein catalogue ! La supériorité masculine de l’homme suffisait-elle à expliquer l’asservissement de la femme au long des siècles, l’infériorité de sa condition dans toutes les cultures et sous les cieux ?

– Bien sûr que non ! dit Jacques. Je me suis souvent interrogé sur cette relation trouble entre violence et sexualité. Mais ce que j’ai du mal à saisir, c’est que ce discrédit dont tu parles a été jeté sur la fonction même dont dépend la reproduction de l’espèce… Sommes-nous à ce point suicidaires ?

– Je n’ai déjoué ce dilemme, dit-elle, que lorsque j’ai compris que la véritable raison d’être des tabous sexuels n’était pas d’empêcher l’accouplement, mais de contraindre le plaisir!

– Mais enfin, pourquoi ? C’est vraiment frustrant ! Je n’ai pas de peine à suivre ton raisonnement à mesure que tu le développes, mais je suis incapable d’en prévoir la prochaine étape… Je ne suis pas sûr d’être à la hauteur, Katja !

– Ne dis pas ça ! murmura-t-elle en lui serrant la main avec force. Si tu savais ! Ne le dis jamais non plus ! Sinon, je vais me taire par peur de te perdre – et si je me tais, c’est moi que j’abandonne ! Et puis, la vraie force de l’intelligence n’est pas de comprendre les choses compliquées, mais de les dépouiller de ce qui les empêche d’être simples.

– Parle-moi encore de la contrainte du plaisir ! dit-il avec un sourire dans la voix.

– Lip service only ! répliqua-t-elle sur le même ton. C’est une observation banale qui m’a mis la puce à l’oreille. De tout temps, les tabous sexuels ont été particulièrement rigides pour ceux qui côtoient de près le religieux et le divin. Je me suis souvenue des vestales qui entretenaient le feu sacré et devaient rester vierges sous peine d’être enterrées vivantes, j’ai pensé au voeu de chasteté des nonnes, au célibat des prêtres, à la mortification des mystiques, et j’en suis venue à me demander si quelque chose, dans la sexualité humaine ne représentait pas une menace pour Dieu.

– Tu te rends compte que tu parles beaucoup de Dieu pour une agnostique ?

– Je parle de Lui en attendant de trouver mieux !

– Et quelle serait cette menace ? dit-il

– As-tu déjà vu des photographies de ces temples hindous, avec leurs sculptures de couples enlacés dans mille et une postures érotiques ?

C’était l’explication : le but de la jouissance amoureuse n’était pas la satisfaction charnelle, mais l’extase mystique ! Ce que l’accouplement réalisait au plan biologique par la procréation, pourquoi ne l’accomplirait-il pas au plan spirituel, par l’orgasme ? On voyait généralement la spiritualité comme une élévation de l’esprit affranchi de la matière. Et si elle était au contraire la fusion totale de l’esprit et de la chair ? Le mythe du paradis terrestre serait alors celui de l’achèvement de cette synergie amoureuse, qui permettait à Adam et à Ève de contempler la face de Dieu.

– Je veux bien, mais ils en ont été chassés ! dit Jacques. Pourquoi ? Et où est la menace ?

– Ne me demande pas pourquoi, j’en ai l’intuition, c’est tout ! La sexualité humaine est à la fois la clé et le verrou, la voie royale et l’impasse… Par leur existence même, toutes les religions postulent que l’Être suprême approuve le culte que lui vouent ses créatures, et les efforts qu’elles font pour s’approcher de lui. Et si le contraire était vrai ? Dieu n’est peut-être pas intéressé à établir un contact avec nous ! Il nous confine au tam-tam sexuel pour nous tenir à distance…

* * *

Lorsque j’ai lu ce texte (tiré du roman de Pierre Billon, L’ultime alliance,publié aux Éditions du Seuil) pour la première fois, je suis resté songeur un très long moment.  Et j’ai relu le texte. En fait, j’ai lu et relu ce texte à de multiples reprises au cours des 15 dernières années, parce qu’il stimulait ma réflexion sur la relation existant entre la sexualité et la spiritualité.  Pour cet article, j’ai eu le goût de vous le présenter et de vous faire part de ces réflexions. Il est très différent de mes autres articles et j’ai eu plaisir à l’écrire ainsi. J’espère que vous aurez plaisir à le lire.

Dans notre religion catholique, la sexualité s’oppose à la spiritualité. À preuve, les porte-paroles de Dieu doivent faire vœu de chasteté. De plus, la sexualité est souvent présentée comme l’autoroute directe pour aller en enfer ; les plus âgés des lecteurs se rappellent certainement avoir vu dans leur enfance des « portraits » de l’enfer où tout le monde est nu et où les organes génitaux des démons (évidemment,  tous des mâles) étaient surdimensionnés.  À l’inverse, les illustrations représentant le ciel y montrent les élu(e)s sans sexe, tous et toutes habillés d’une grande robe blanche, symbole de la pureté. L’essentiel du message : la spiritualité transcende la sexualité. « Nous, prêtres, connaissons le chemin pour accéder au ciel et sommes prêts à vous l’enseigner.

Les baby-boomers, suite à la découverte de la pilule, se sont révoltés contre cette présentation du plaisir sexuel par leurs parents et leurs dirigeants. Ils ont donné naissance au mouvement hippie, dont le slogan était « Faites l’amour, et non la guerre ! » Et tous de partir dans une recherche effrénée du plaisir sexuel sans entrave, sans culpabilité, sans engagement autre que « vivre et laisser vivre ». La nature s’est chargée de ramener l’humain à l’ordre en faisant des infections transmises sexuellement et du sida une épidémie. Le divorce est même devenu la norme lorsque l’engagement conjugal demandait un certain effort, effort s’opposant au plaisir. Ces baby-boomers (pas tous heureusement) sont devenus des êtres égoïstes, pour ne pas dire égocentriques. « Me, Myself and I » est une philosophie de vie qui perdure encore dans nos sociétés de loisirs, en réaction aux normes rigides du début du XXe siècle. Mais se développent aussi les désillusions, le désenchantement et le désabusement d’une sexualité et d’une vie de couple basées exclusivement sur la recherche de plaisirs, de droits et de privilèges. La grande permissivité sexuelle, dépourvue de spiritualité et d’engagement, n’a pas tenu ses promesses.

Certains sont allés chercher du côté de l’Orient un nouveau sens à leur sexualité. L’époque du Nouvel Âge. La sexualité tantrique et la philosophie orientale avec ses différents chakras fut mise sur le devant de la scène et le demeure encore dans de nombreux milieux. J’ai participé au début mars 2003 à un congrès tenu à Rolles, en Suisse romande, congrès intitulé « Tendresse, Sensualité et Sexualité ». Une animatrice remplie de bonne foi est venue nous expliquer que l’énergie du chakra sexuel devait « monter » vers le chakra du cœur et prendre son plein épanouissement dans l’extase du chakra spirituel. Cette extase devant s’entretenir sans cesse et ne jamais se perdre dans une simple (c’est moi qui souligne) décharge physiologique orgasmique. L’homme y était représenté comme le porteur de l’énergie sexuelle, énergie que la femme, présentée comme l’initiatrice, devait élever au niveau des émotions du cœur pour, qu’ensembles, ils puissent se fusionner dans un état de bien-être croissant sans cesse. L’essentiel du message : la spiritualité transcende la sexualité. Nous, gourous, connaissons le chemin pour accéder à cette « extase » et sommes prêts à vous l’enseigner. Cette quête spirituelle ne tient pas non plus ses promesses et nombre de fidèles sont déçus au bout de quelques années de recherche et de pratique (sans parler de tout l’argent dépensé).

Ce que j’apprends de ces démarches, c’est qu’il est illusoire de chercher dans un sens ou dans l’autre (sexualité ou spiritualité) la réponse à notre questionnement existentiel. Pour moi, la véritable spiritualité est impossible sans l’intégration, et non la répression, de la sexualité. Pour moi, aucune sexualité humaine ne peut s’épanouir sans un engagement spirituel. J’entends ici spirituel dans un sens horizontal de relation à l’autre, et non dans le sens vertical de relation à un Dieu ou Gourou. Rien ne sert d’opposer la sexualité à la spiritualité. La sexualité n’est pas le côté animal de notre existence et la spiritualité, le côté humain. Sexualité et spiritualité sont une seule et même chose.

C’est la faiblesse de notre esprit qui nous conduit à opposer les choses ou à les voir selon des grilles d’analyse partielles. Notre pensée n’a malheureusement pas la capacité d’appréhender la réalité dans sa totalité, de façon holistique. La réalité n’est pas ou spirituelle, ou sexuelle, ou romantique, ou rationnelle, ou physiologique… la réalité EST. La réalité est ce qu’elle est. En ce sens, la sexualité est spiritualité, et la spiritualité est sexualité. Rien ne sert de perdre son temps à valoriser l’une par rapport à l’autre. Rien ne sert non plus d’opposer les sexes, en présentant la femme comme meilleure que l’homme (ce qu’implique sa définition d’initiatrice) : ils sont égaux et complémentaires. Les chakras devraient toujours être présentés de façon horizontale et non de façon verticale, suggérant que ce qui est en haut est meilleur.

Et si la sexualité, consommée dans un contexte relationnel amoureux, était perçue comme un hymne à la Création plutôt qu’une pulsion à contenir. Et si le Sexe était Dieu, i.e. la source de toute vie. Et si, au contraire des dires de Katja, loin de nous éloigner de Dieu, la sexualité nous en rapprochait. Peut-être y aurait-il moins de violence entre les peuples et à l’intérieur de nos sociétés, familles et couples. Et si la sexualité était amour.

(Phrases à mettre en exergue)
– La véritable spiritualité est impossible sans l’intégration de la sexualité.
– La sexualité humaine ne trouve sens que dans l’engagement.
– La santé sexuelle, c’est la santé de l’esprit, et vice-versa.

Par Yvon Dallaire

Yvon Dallaire, est psychologue, conférencier et auteur canadien de nombreux livres sur les relations homme – femme.

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D’autres chroniques sur le couple de Yvon Dallaire.
http://www.psycho-ressources.com/yvon-dallaire.html


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