Périple onirique…

Quel est ce pays lointain où s’est dévoilée tout à coup la ligne de crête entre la vie et la mort?

À quel moment se produit un tel ressenti?

Il arrive qu’un être vivant soit soumis à une variation brutale de son environnement et doive impérativement se livrer à une bataille pour survivre.
Quand par bonheur il en sort vainqueur, tel le glorieux Ulysse à Troie, il s’enveloppe d’un habit de héros.

Le beau déguisement héroïque aux couleurs de ce combat interne, devient progressivement “l’habit symptomatique des apparences”.

Au fil du temps, la belle armure est de plus en plus lourde à porter. C’est ainsi qu’au bord de l’épuisement, après plusieurs décennies, un être humain frappe à la porte du psychanalyste.
Exténué, égaré, dans l’oubli de ce combat archaïque, il vient déposer les armes.
Avec beaucoup de précaution et très lentement, l’armure est ôtée et apparaît alors l’empreinte d’un effondrement imminent.

Une sensation de chaos imprègne l’ambiance de cette singulière rencontre : chaos des pensées, des mots pour expliciter quelque chose d’inconnu.
La mythologie nous enseigne que Mnémosyne, la déesse de la mémoire et les neuf muses, ses filles, aident à construire le langage. Elle nous dit aussi que du chaos jaillissent d’un même élan, tel un feu d’artifice, Gaïa la terre nourricière, Eros le désir, et Nyx la nuit. Puis sont enfantés le jour et l’air.

Le chaos, abîme de l’origine, est d’une profondeur abyssale. Avec un alphabet dans le désordre, les lettres et les mots se mélangent. « C’est l’intelligence qui débrouille tout » nous dit le philosophe présocratique Anaxagore. Cette intelligence laisse émerger des ressentis, des mots à dénouer, des noeuds à délier comme nous le conte Homère : après qu’Ulysse, attaché au mât de son bateau ait entendu le chant de mort ensorcelant des sirènes, ses compagnons défont les noeuds des cordes qui l’enserraient.

Accompagner le voyage analytique signifie s’embarquer avec le héros “ulysséen”. L’analyste est la barque qui le porte vers le lieu de sa place originaire, avec le risque de se perdre en chemin : le couple du périple se constitue ainsi.
Sans le savoir, le héros est en quête de cette partie secrète, son “Ithaque intérieur”, un trésor intime, caché, tout autant recherché qu’ignoré.

« On peut guérir par la parole et l’interprétation des rêves » nous dit le sophiste Antiphon. L’étoile directrice de notre voyage est portée par les images “chantées telles des paroles ailées” énoncées dans les rêves. Nous cheminons ensemble grâce à la mélodie de ces paroles. De rêve en rêve, du mot à mot, nous détissons les messages oniriques. Bien sûr, obstacles, roches errantes et périlleuses surgissent et nous les ressentons ensemble.

De ces délicates expériences partagées, l’au-delà du combat est atteint.

Chemin faisant, quelques illustrations viennent éclairer la peinture de ce récit. L’approche embryologique retrace notre histoire d’origine humaine avec sa force de survie biologique.
Le regard neuro-scientifique permet de suivre “à la trace” l’expérience vécue en ce temps si
lointain d’une mémoire sans souvenirs.
Peu à peu, des hypothèses apparaissent.
La marque de nos expériences précoces progresse au sein de divers centres cérébraux qui participent à la genèse de notre création onirique.

Ces liens tissés au fil du temps dessinent ainsi la voie lumineuse de nos rêves.

Telle une invitation au voyage
voici le récit de cette “épopée onirique”.

* * *

Renée

Les premiers mots de Renée

« Une voisine a tué sa fille de 7 ans en la jetant par la fenêtre. Cette femme, je la rencontrais souvent. Elle venait chercher des livres à la bibliothèque où je travaille.
Je ne pense qu’à çà ces derniers jours. Je me suis dit que ma mère aurait pu en faire autant avec moi… Elle se serait suicidée ensuite. »

Renée semble bouleversée par cette histoire, et en même temps aucune émotion n’apparaît.
L’émotion reste en dedans, intériorisée, en profondeur.
Je la ressens.
Renée parle doucement, me regarde dans les yeux.
Un regard précis, presque perçant.
Assise dans le fauteuil en face de moi, son corps est comme installé, presque immobile.
Parfois les mains bougent, peu.
Les jambes sont l’une à côté de l’autre, jamais croisées, en place.
Ses pieds sont posés sur le sol et restent ainsi pendant les séances.
Elle respire doucement.
Nous voici face à face, moments de silence…
Quelques mots…
Petit à petit, Renée peut dire certaines choses.

« Les émotions, c’est difficile pour moi. Sans doute suis-je émue, mais je ne le sens pas toujours. Ça reste à l’intérieur. Mon agressivité, je la sens parfois, alors, j’attends qu’elle se calme pour prendre la parole. »

La vie de Renée

Bibliothécaire depuis une vingtaine d’années, elle est aussi responsable de jeunes en formation, dans les différentes bibliothèques du département. La charge de travail est importante.
Mariée vers l’âge de vingt ans avec Paul.

Lui, ingénieur agronome, aime la nature. Il cultive le potager et entretient le domaine. Son hobby, c’est l’histoire, surtout l’histoire ancienne.
Ils aiment la lecture, l’un et l’autre.

Couple sans enfant, leur environnement est “animé’’ par de nombreux animaux, des chevaux, des chiens, des chats, des lapins, des poules… Renée s’occupe surtout de l’élevage de ces ‘‘petits et grands”…
Quelques années auparavant, en raison d’une sensation de vide émotionnel qui devenait envahissant, Renée avait entrepris une analyse.
Celle-ci fut interrompue brutalement en raison d’une chute de cheval ayant entraîné un coma post-traumatique.

« Mon monde, ce sont mes animaux, je leur donne à manger, leur rythme de nourriture m’aide à me repérer pour me nourrir moi même, pour dormir.
Quand je leur donne à manger, je pense.
Mon chat me réveille à 2 heures, ma chienne à 4 heures pour aller uriner. Alors je me lève. Tout çà m’épuise.
Je ne peux pas envisager ma vie sans mes bêtes. Ma vie tourne autour d’elles.
Petite fille, j’avais des poules et des lapins, je leur faisais l’école, j’avais des cahiers que je préparais. Le plus difficile, c’était avec les poules, parce qu’elles bougeaient trop. Actuellement, je recueille des animaux perdus. Ma chienne, Mad, je l’ai appelée ainsi parce que, le jour où je l’ai trouvée, c’était la Sainte Marie Madeleine. La tortue, je l’ai appelée Agathe. Le jour où je l’ai trouvée, c’était la Sainte Agathe… Nous avons aussi un jardin potager, Paul prépare la terre, je m’occupe de faire pousser et récolter des légumes. »

* * *

Extrait du livre: RENEE – Périple onirique vers l’au-delà d’un trauma
http://psycho-ressources.com/blog/periple-onirique-trauma/

Par Marie-Claude LEROUX, Psychanalyste, Creil
http://www.psycho-ressources.com/psychanalyste/creil/marie-claude-leroux.html


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