La tempérance. Une histoire de caramel ?

La tempérance.
Une histoire de caramel ?

Marie-Paule Dessaint, Ph. D
Spécialiste retraite et récits de vie

La tempérance, c’est l’héroïsme du quotidien (Boris Cyrulnik)

Un enfant âgé de quatre ans est laissé seul face à un délicieux caramel. On lui en promet un second s’il résiste à la tentation de le manger immédiatement (1).

Quatorze ans plus tard, les auteurs de cette étude longitudinale (Université de Stanford) ont comparé la vie des enfants qui avaient résisté à la tentation du caramel à celle des enfants qui n’y étaient pas parvenus. Ils ont alors découvert que ces derniers étaient beaucoup plus vulnérables au stress, se mettaient plus facilement en colère, étaient beaucoup plus impulsifs et avaient même tendance à se bagarrer. Les résultats obtenus à leur examen d’entrée à l’université étaient bien inférieurs à ceux qui avaient réussi à résister à l’attrait du caramel. À l’approche de la trentaine, cette différence était encore plus marquée : moins bonne résistance au stress, manque de persévérance et difficulté plus grande à se concentrer, distractions fréquentes, moins bonnes compétences intellectuelles et émotionnelles et existence plus fréquemment en solitaire.

Un peu de retenue, je vous prie!

Cette histoire du caramel montre bien les effets à long terme de l’apprentissage du contrôle de soi (la tempérance) dès le plus jeune âge. Non seulement cet apprentissage conduit à une vie plus harmonieuse avec soi et avec les autres, mais il protège aussi la santé physique et psychologique, réduit l’intensité du stress, permet de réagir rapidement en cas de danger menaçant la vie, sans se laisser paralyser par la peur. Il facilite aussi l’adaptation au changement; un important facteur de survie.

Pour ma part, j’aime trouver dans la tempérance un lien avec l’inhibition cognitive, qui favorise les nouveaux apprentissages et évite les erreurs causées par les habitudes fortement ancrées en soi. Je vois aussi un lien avec le stress excessif qui bloque totalement l’accès aux fonctions cognitives supérieures pour laisser plus de place au cerveau primitif qui agit et réagit, sans prendre le temps de «réfléchir». J’y vois enfin un lien direct, parmi d’autres, avec le vieillissement réussi alors qu’en fin de vie une personne atteint la maturité et l’intégrité (2) grâce, justement, à la façon dont elle a mené sa vie jusque-là. La seconde partie de cet article est consacrée à ces sujets.

Pourquoi s’intéresser à la tempérance? À la maîtrise de soi?

Si l’on élargit quelque peu le sens du mot tempérance, celui-ci évoque tout à la fois la retenue et la maîtrise de soi volontaires, la modération, le calme, la prudence, la résistance aux pulsions et impulsions excessives, la gestion efficace des émotions, sans les réprimer outre mesure, la sobriété, la patience, la pudeur, l’humilité, la modestie, le focus (concentration, réflexion), le self control, la recherche de paix, le pardon, et même, dans une certaine mesure, la sublimation (voir plus loin).

Cette force d’âme agit comme un gouvernail intérieur qui permet de traverser la vie avec plaisir, passion et accomplissement, tout en se protégeant des excès et des débordements nuisibles, autant pour soi que pour les autres : représailles, arrogance, agressivité, violence, stress, maladies psychosomatiques, entre autres.

Toutes ces qualités et ces forces associées à la tempérance semblent faire défaut à un nombre croissant de personnes. Il n’est d’ailleurs pas difficile d’établir un lien direct avec le climat mondial actuel où la violence, sous toutes ses formes, domine, tout comme l’individualisme, les souffrances morales et la recherche de puissance et de contrôle sur les autres au nom, parfois, … de la religion.

Sublimation et caramel ?

Nos sociétés sont agitées par les pulsions devenues trop puissantes. (Anne Dufourmantelle)

«Freud définit la sublimation pour la première fois en 1905 dans Trois essais sur la théorie sexuelle pour rendre compte d’un type particulier d’activité humaine (la création littéraire, artistique et intellectuelle) sans rapport apparent avec la sexualité, mais tirant sa force de la pulsion sexuelle en tant qu’elle se déplace vers un but non sexuel en investissant des objets socialement valorisés. Autrement dit, il s’agit du processus de transformation de l’énergie sexuelle (libido) en la faisant dériver vers d’autres domaines, notamment les activités artistiques. (Source : Wikipedia.org)

Anne Dufourmantelle est philosophe et psychanalyste. Dans son article intitulé La fin du sublime (3), elle montre en quoi le sublime, la sublimation, a perdu sa place au profit du passage à l’acte, ici, maintenant, tout de suite, immédiatement. Elle brosse un portrait peu réjouissant du monde, notre monde, trop pressé et malade, qui refuse toute frustration et veut tout, tout de suite, rapidement, sans effort et sans entraves. Tout doit aller vite, très vite et les obstacles à la satisfaction immédiate des désirs, des besoins et des caprices ne sont plus tolérés, dans toutes les sphères de la vie : personnelle, professionnelle, relationnelle, sexuelle (l’attrait de la pornographie et d’autres dérives en dit long à ce sujet).

Ce n’est pas pour rien d’ailleurs (par exemple) si des livres comme Le secret et tous ses dérivés se sont vendus à des millions d’exemplaires puisqu’on y propose de donner rapidement vie à des désirs et à des caprices, quels qu’ils soient, par la pensée… magique, sans effort et sans avoir à modifier certains traits de sa personnalité.

Face à un «caramel», il n’est donc plus question de se contenir! On en vient même à transformer en norme, en force et parfois même en vertu ce qui, autrefois, était un «vice», un péché, un défaut. Quelques exemples? La gourmandise, la puissance, l’ambition, la compétition, la conquête, les signes extérieurs de richesse, le luxe, la luxure et le repli sur son propre bien-être.

L’auteure ajoute dans la foulée que «pour être entouré des autres, il faut être excessif». De plus en plus de gens seraient par conséquent intempérants, pour avoir le sentiment d’exister? Pour que l’on s’intéresse à eux? Je me pose la question!

La tempérance sur ordonnance?

Alors, les cabinets des médecins, des psychologues et des psychiatres, des coachs ou même des chirurgiens esthétiques, sont envahis de personnes qui ont besoin d’aide, tant elles sont «agitées par leurs pulsions» : angoisse, anxiété, dépression, perte de confiance en soi, insomnie, séparations et divorces, solitude, idéations suicidaires, violence, épuisement professionnel, obsolescence, maladies psychosomatiques, TDAH, TOC, recherche d’un sens à la vie…

Les médicaments d’ordonnance, en fait, des contentions et des contrôles de soi chimiques, auront vite fait de résoudre le problème et de freiner les pulsions et les impulsions, tout au moins temporairement. Jusqu’au jour où, parfois, tout explosera si un apprentissage de la tempérance et d’autres forces morales (vertus) ne sont pas apprises en parallèle. De puissantes bombes à retardement.

Vertu ou neuro-empathie?

On ne peut plus tout se permettre dès que l’on est capable de figurer les représentations mentales d’autrui (empathie). (Boris Cyrulnik)

Pour les milieux moraux et religieux, la tempérance est une vertu, au même titre que la sagesse, la justice, la prudence, le courage et la force morale. Ce sont des vertus cardinales (cardinales au sens de charnière, de pivot) à partir desquelles toutes les autres vertus (qualités, forces) peuvent se déployer. Et réciproquement.

Interviewé par Le Figaro magazine (4), le neuropsychiatre Boris Cyrulnik préfère, tout comme les spécialistes des neurosciences, le terme neuro-empathie à celui de tempérance ou maîtrise de soi. (Une personne qui ne se maîtrise pas suffisamment serait donc… «vicieuse»?). Pour lui, l’intempérance ou l’arrêt de l’empathie est une perversion.
Je n’aime pas vraiment l’expression «maîtrise de soi», même volontaire. Cela me fait penser à une contention, à des chaînes, à un carcan ou encore à un œil «divin» qui surveille afin de nous montrer le «droit chemin» (le sien, pas le nôtre). Nous maîtrisons évidemment un art, une discipline ou obtenons une maîtrise universitaire grâce à un effort constant et à quelques sacrifices, dont l’immédiateté des plaisirs : la tempérance!

La tempérance s’apprend, un pas à la fois

La tempérance, l’art du juste milieu, peut s’apprendre à tout âge par un travail quotidien soutenu et répété, jusqu’à ce qu’elle devienne une habitude bien ancrée, au point où il n’est plus nécessaire de fournir des efforts, parfois surhumains, pour résister aux tentations excessives. La vie devient alors plus calme, plus harmonieuse et plus sereine. La santé meilleure aussi.

À suivre (deux articles)

  • Les effets positifs de la tempérance. Les risques de la maîtrise de soi à tout prix. En quoi la tempérance peut-elle contribuer à améliorer la mémoire et l’intelligence? À atteindre la maturité et l’intégrité (5) au cours du vieillissement?
  • S’entraîner à la tempérance : quelques idées et exercices tout simples : excès, impulsivité, colère, concentration, mémoire, etc.

Pour finir…

Je vous propose de vous entraîner à résister le plus longtemps possible à un de vos «carmels» préférés. Par exemple, une Xème bière bien fraiche, un verre de vin en trop, une pâtisserie, un objet ou un nouveau vêtement dont vous n’avez pas vraiment besoin, certaines petites colères et querelles pour un rien ou encore l’habitude de faire plusieurs choses en même temps au point d’en perdre votre concentration.

Et, tant qu’à faire, pourquoi ne pas transmettre à vos enfants ou à vos petits-enfants, cette force morale… en les invitant, à l’occasion, à résister à l’attrait d’un de leurs «caramels». Sans oublier, bien sûr, de leur expliquer les raisons de cet exercice!

Post scriptum

À partir de l’automne 2016, je propose une nouvelle conférence (ou un atelier) consacrée à la tempérance. La description sera disponible sous peu.
Merci à l’ami Paul Forest, habituellement «bien tempérant», qui a permis d’utiliser une de ses photos de joyeux excès!

NOTES ————————————————————————————

1- Daniel Goleman dans l’Intelligence émotionnelle 2, J’ai lu, 1999. On peut voir aujourd’hui sur le web des expériences semblables avec des guimauves.
2- J’ai traité de la maturité et de l’intégrité dans Cap sur la retraite.
http://www.psycho-ressources.com/bibli/cap-sur-la-retraite.html
25 points de repère pour franchir les transitions et j’expliquerai dans la seconde partie de cet article pourquoi et comment j’en suis venue à faire ce lien avec la tempérance.
3- Magazine Liberation.fr du 9 juin 2016.
4- Petit guide des grandes vertus. La tempérance. On a tous besoin d’une étoile du berger, 22 juillet 2016. Propos recueillis par Patrice de Méritens.
5- L’intégrité, rappelons-le, c’est la certitude d’avoir bien réussi sa vie dans toutes ses dimensions (physique, affective, familiale, professionnelle). C’est se sentir entier, vivant, cohérent et digne même quand le corps se «déglingue» peu à peu (Cap sur la retraite, p. 290)
http://www.psycho-ressources.com/bibli/cap-sur-la-retraite.html

Marie-Paule Dessaint est membre de Psycho-Ressources.
http://www.psycho-ressources.com/auteur-ecrivain-essayiste/ile-des-soeurs/marie-paule-dessaint.html

Site Web de Marie-Paule Dessaint.
http://www.marie-paule-dessaint.com
Tous ses livres sur le thème de la retraite:
http://www.marie-paule-dessaint.com/retraite/livres.html

Autres textes:

L’écriture spontanée pour mieux relire sa vie
http://psycho-ressources.com/blog/ecriture-spontanee/

J’écris pour vous, et avec vous !
http://psycho-ressources.com/blog/aide-soutien-ecriture-redaction/


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